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juillet 2008

31 juillet 2008

L'invention de la physiologie

Blog_cadet La compréhension de la physiologie de l’être humain, depuis les processus digestifs jusqu’à la défense de l’organisme en passant par la circulation, l’excrétion ou la reproduction, a été produite grâce à de multiples travaux et observations menés entre le XVIIe et le XIXe siècles. Or, comme l’écrit Rémi Cadet, auteur de L’invention de la physiologie qui paraît ce mois-ci (Belin, coll. « Bibliothèque scientifiques », 240 p., 25 €), « ces expérimentations simples qui permettent de poser les bases d’un grand nombre de fonctions physiologiques, se révèlent particulièrement difficiles à recueillir ». C’est pourquoi cet enseignant-chercheur de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand a réalisé un très important travail de recherche documentaire pour présenter, dans un ouvrage très illustré et didactique, 100 expériences historiques établissant l’invention de la physiologie.

Vincent Duclert

30 juillet 2008

Pacifier et punir

Blog_actes « Pacifier et punir (1). Les crimes de guerre et l’ordre juridique international » constitue le dernier dossier de la revue Actes de la recherche en sciences sociales fondée par le sociologue Pierre Bourdieu en 1975 (n°173, 128 p., 15 €). Alors que l’ancien leader politique des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic est transféré aujourd’hui à la Haye, au tribunal international pénal, sous l’inculpation de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, cette réflexion collective s’ancre dans l’actualité de cette justice à compétence universelle s’attaquant à ce que Winston Churchill qualifiait en août 1941 de « crimes sans nom ». Aujourd’hui, ces atrocités ont un nom, ou plutôt des définitions qu’il convient d’étudier, au sein d’une enquête sociologique qui s’intéresse aux processus d’élaboration de ces catégories juridiques et politiques. Beaucoup de documents accompagnent ce premier volet d’une enquête minutieuse sur droit et politique.

Vincent Duclert

29 juillet 2008

L'épuisement de la terre

Blog_nahon Daniel Nahon, professeur de géosciences à l’université Paul-Cézanne d’Aix-en-Provence, a remis la question des sols dans l’actualité scientifique et le débat sur l’avenir de la planète, grâce à un ouvrage attachant dont on recommande la lecture en dépit de son caractère parfois très technique (L’épuisement de la terre. L’enjeu du XXIe siècle, Odile Jacob, coll. "Sciences", 2008, 235 p., 25,90 €). Cette question est ancienne et elle a été dans le passé souvent soulignée. Géographes et agronomes ont régulièrement alerté la communauté internationale sur la fragilité des sols – surtout dans les zones tropicales et équatoriales, là où précisément le sous-développement est le plus prononcé et la pression sur la terre la plus intense. Conséquence, l’érosion naturelle a été amplifiée dans des proportions alarmantes. Mais la problématique du réchauffement climatique a marginalisé cette question de la disparition des sols alors que cette dernière est à la fois cruciale pour l’alimentation de l’humanité et par ailleurs liée à la première, via la déforestation massive notamment. L'auteur est passionné par son sujet et rappelle, en ouverture de chacun de ses chapitres, des observations de terrain très judicieuses. 

Vincent Duclert

28 juillet 2008

Générations démocrates en Turquie

Blog_monceau Alors que la Turquie vient d’être frappée, hier soir, par un double attentat meurtrier commis dans un quartier populaire d’Istanbul, une thèse récente de science politique, Générations démocrates. Les élites turques et le pouvoir (préface de Yves Schemeil, Dalloz, coll. « Nouvelle bibliothèque de thèses », 2007, 617 p., 58 €) établit qu’il existe bien, au milieu des tentations autoritaires, entre le pouvoir militaire et l’Etat hérité de Mustafa Kemal d’une part, les islamistes au pouvoir politique depuis 2002 de l’autre, une troisième voie, minoritaire mais active et courageuse, que sont certaines élites intellectuelles et sociales – lesquelles comptent désespérément sur le soutien de l’Europe. Nicolas Monceau a étudié particulièrement dans sa thèse la Fondation d’Histoire qui tente de desserrer l’étau du discours officiel sur le passé et le présent turcs.

Vincent Duclert

25 juillet 2008

Lévy-Bruhl

Blog_lvy_b Les jeunes philosophes français s’intéressent de plus en plus à l’histoire de l’anthropologie et des sciences sociales et à leurs modes de conceptualisation. C’est ce que fait Frédéric Keck, également spécialiste et éditeur (dans la Pléiade) de Claude Lévi-Strauss, avec ce livre sur Lévy-Bruhl (Entre philosophie et anthropologie, Paris, CNRS Editions, 2008, 278 p., 35 €). Précisons-le d’emblée : même si Lévy-Bruhl eut une grande sympathie pour le mouvement durkheimien, il resta professeur de philosophie et ne franchit jamais la frontière qui la séparait des sciences sociales, tout en contribuant d’une manière essentielle à la constitution d’institutions anthropologiques et muséales, principalement à travers l’Institut Paul Rivet. C’est de cette situation en porte-à-faux que part F. Keck pour réévaluer la notion-clé qu’on associe toujours à Lévy-Bruhl, celle de « mentalité primitive ». Les anthropologues ne l’utilisent plus aujourd’hui, tant elle semble liée au monde colonial et à l’ethnocentrisme. À partir d’une enquête minutieuse sur les textes, Keck démontre que Lévy-Bruhl n’oppose pas tant deux réalités sociales et géographiques que deux principes logiques qui dirigent la société en tout moment et en tout individu. Ces deux principes, Lévy-Bruhl les nomme contradiction et participation : il ouvre ainsi les voies à une sociologie de l’action dans la pluralité de ses orientations, ce qu’on a appelé, à la suite de Jon Elster, le multiple self. Dans un double mouvement, F. Keck déconstruit la notion de mentalité primitive et évalue la fécondité potentielle de la notion de participation pour l’anthropologie contemporaine. Admirablement servi par une belle intelligence des textes, cet ouvrage est une contribution originale à l’histoire de la philosophie et de l’anthropologie en France. Les concepts philosophiques y sont saisis en action, au contact de l’expérience anthropologique. L’auteur fait d’une œuvre perçue comme poussiéreuse un gisement de questions qui nous importent, ici et maintenant.

Jean-Louis Fabiani, EHESS

24 juillet 2008

La pensée de midi

Blog_midi La pensée de midi est la revue intellectuelle et littéraire des éditions Actes Sud. La dernière livraison (mai 2008, 251 p., 22 €) sort de ses thématiques généralement ancrées dans le sud pour proposer un dossier sur « le mépris » coordonné par le philosophe Michel Guérin et l’écrivain Renaud Ego. On apprend, dans leur texte commun de présentation, que ce thème leur avait été soufflé par Hubert Nyssen lui-même, le fondateur d’Actes Sud, et qui signe ici une intime confession, « Avec le temps j’ai compris »…….. « que le mépris des idées était une idée creuse ». Ce dossier mêle des textes d’écrivains et de chercheurs comme Bruno Etienne (« Le temps du mépris ou la légitimation de l’œuvre civilisatrice de la France ») ou David Le Breton (« Sociologie masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance »). Traduisant un bel investissement de la pensée, installant un horizon philosophique intéressant, communiquant une langue juste qui est autant celle de Renaud Ego que celle de Michel Guérin, et aussi celle « l’ami Jean Duvignaud, disparu en février 2007 », ce dossier et la revue qui l'accueille valent le détour sur la route des vacances. L'éditorial de Thierry Fabre s'intitule :  « La République du mépris et des arrogants experts ». Notons enfin que la revue possède elle aussi son blog : https://lapenseedemidi.over-blog.com/10-index.html

Vincent Duclert

23 juillet 2008

Les logiques du fascisme

Dormagen Les logiques du fascisme sous-titré L’Etat totalitaire en Italie paru chez Fayard au mois de mars dernier (462 p., 30 €) est issu d'une thèse de science politique. Son auteur, Jean-Yves Dormagen, professeur à l'université de Montpellier, établit que l’expérience fasciste italienne demeure à l’opposé de l’image bienveillante actuellement entretenue par le néo-fascisme parlementaire et Silvio Berlusconi lui-même. Ce dernier n’hésitait pas en 2003, alors qu’il dirigeait son premier gouvernement, à déclarer à un hebdomadaire britannique : « Mussolini n’a jamais tué personne. Mussolini envoyait les gens en vacances ». Pour démontrer que le phénomène fasciste produisit, en Italie, un Etat totalitaire qui assura la pénétration en profondeur de l’idéologie dans la société, l’auteur, adoptant une perspective de socio-histoire, étudie aussi bien la haute fonction publique que les agences paraétatiques et l’importance que leur accorda le Duce. Si, in fine, le totalitarisme engendré par le fascisme italien resta différent des totalitarismes nazi et stalinien, il n’en demeura pas moins qu’il en fut plus proche dans ses structures, son idéologie et son fonctionnement que d’un régime autoritaire auquel l’Italie de Mussolini est généralement identifiée. Cette recherche très documentée et d’un souffle théorique certain ouvre des pistes sérieuses de compréhension des régimes autoritaires du XXe siècle de la même manière qu’elle jette un regard inquiet sur le rapport de l’Italie actuelle avec un passé dont elle ne semble pas connaître (ou vouloir connaître) la gravité.

Vincent Duclert

22 juillet 2008

Le nouveau monde industriel

Blog_veltz Pierre Veltz, sociologue et économiste, ancien directeur de l’Ecole nationale des ponts et chaussées, très impliqué dans la recherche sur les formes du capitalisme actuel (et dans le développement de l'ingénierie universitaire), a republié chez Gallimard un essai paru en 2000, Le nouveau monde industriel (coll. « Le Débat », 274 p., 17 €). Dans une très longue postface, il souligne l’élargissement des questions économiques à la dimension de l’individu, en bien comme en mal. Et il conclut sur Gilles Deleuze opposant les « sociétés de discipline », dépassées, à celles « de contrôle », émergentes : « Deleuze voit surtout dans les nouveaux dispositifs une nouvelle grammaire du pouvoir. » A lire donc, après un passage sur le site de l’auteur : https://www.veltz.fr/pierre_veltz/pierre_veltz_index.html

Vincent Duclert

21 juillet 2008

Le sombre abîme du temps. Mémoire et archéologie

Blog_olivier L’archéologie est un piège ; un chantier de fouilles ne permet d’exhumer qu’une réalité tronquée. Laurent Olivier, homme de terrain et conservateur au Musée des antiquités nationales, entend rappeler ce fait à ses confrères et, en ces temps du quatrième volet des aventures d’Indiana Jones, au tout un chacun que l’archéologie passionne. Pour cela, faisant appel à son expérience et à divers domaines des sciences humaines (histoire, philosophie, psychanalyse) il nous propose un livre très personnel, voire intime, sur la notion de temps et sur la difficulté de l’appréhender à travers les seuls vestiges de l’activité humaine exhumés lors des fouilles : Le sombre abîme du temps. Mémoire et archéologie (Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 302 p., 21 €). Incontestablement, la réalité que dévoile le sous-sol aux chercheurs n’est que ce que le temps qui s’écoule, le hasard et la nature ont bien voulu lui léguer. Or, ce passé n’est apparemment lisible qu’à travers ses discontinuités, ses ruptures qu’étalonnent par exemple les couches stratigraphiques ou dont de menus objets mis au jour portent témoignage. Pourtant, la vérité temporelle est d’abord celle d’une continuité et partant inaccessible à la démarche de l’antiquaire collecteur de pièces que demeure l’archéologue. En effet, pour L. Olivier, le passé est inconnaissable dans toute sa complexité et l’illusion est d’imaginer pouvoir y accéder car « la démarche archéologique consiste en une inlassable opération de séparation » de l’objet de son contexte. Toute tentative de connaissance du passé est vaine car elle ne se fonde que sur une reconstruction effectuée dans le présent avec pour seuls outils que des matériaux fragmentaires qui, comme l’arbre cache la forêt, dissimulent l’essentiel. L. Olivier appelle donc l’archéologie à faire sa révolution, à accepter qu’elle ne peut restituer ce passé dans sa globalité. L’archéologue doit faire le deuil de cette chronique impossible. Il doit se résoudre à reconnaître que son champ d’analyse est, tout comme pour les sciences historiques, une accumulation d’événements particuliers qui ont leur propre sens, leur propre « histoire » et dont l’accumulation peut permettre de retrouver, éclairer ou contester quelques grandes lignes générales. Arnaud Hurel, Muséum national d'histoire naturelle

18 juillet 2008

L'expérience de terrain

Blog_mohia L’intuition de l’ethnologue Nadia Mohia est qu’il se passe quelque chose dans les enquêtes de terrain – « pratique indispensable dans les recherches sociologiques et ethno-anthropologiques » -, un quelque chose qui dépasse la manière dont elles sont posées classiquement, à savoir servir de fondement méthodologique de la connaissance ethno-anthropologique. On peut, selon elle, « aborder l’expérience de terrain en elle-même ». Et cette perspective peut se révéler très riche du point de vue de l’épistémologie des sciences sociales comme de l’appréhension du fonctionnement des sociétés. Constatant qu’il existe un « curieux silence » sur le terrain lui-même, Nadia Mohia en fait un objet de recherche et interroge successivement les grandes enquêtes désormais classiques que furent celles de Bronislaw Malinowski (Journal d’ethnographe), Michel Leiris (L’Afrique fantôme) et Claude Lévi-Strauss (Tristes Tropiques). Quant aux résultats de l’ « enquête sur l’enquête », on n'en dira pas plus sauf que le sous-titre de l’ouvrage où ils sont exposés lève un coin du voile (L’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales, La Découverte, coll. « Recherches », 300 p., 25 €).

Vincent Duclert