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26 mars 2013 |

Lettres roumaines, suite

Le Salon du Livre a fermé ses portes hier lundi 25 mars, avec une fréquentation en hausse de 3% (190 000 visiteurs).  Alors que les lettres roumaines étaient les belles invitées de cette 33e édition, des écrivains et des officiels roumains avaient décidé de boycotter le Salon, dont, par prudence, le Premier ministre Victor Ponta, convaincu de plagiat.

A lire l’article du Monde du 22 mars 2013 (« Des écrivains roumains boycottent le Salon du livre »*), dû à Mirel Bran, cette affaire relèverait donc d’un emblématique combat des héros de la liberté pourfendant l’obscurantisme incarné par Victor Ponta et ses sbires dont le fameux directeur de l’Institut culturel roumain surnommé « Mr. Radiateur ». Les choses sont quand même beaucoup plus compliquées que ne le présente le correspondant du journal à Bucarest. Si Ponta est effectivement coupable de plagiat (dans sa thèse de doctorat) et si son choix pour la direction de l’Institut n’est pas des plus heureux, il faut replacer cette tension dans le cadre de la lutte acharnée que mène l’actuel président de la République pour regagner un pouvoir personnel et autoritaire largement amoindri par l’action politique de Ponta.

C’est là où deux correctifs importants doivent être apportés à la présentation faite dans l’article du Monde. D’une part, le Premier ministre n’agit pas en dehors de « toutes les règles de l’Etat de droit », il a le soutien du Parlement et son parti a remporté les dernières élections. Aujourd’hui, 70% des parlementaires sont hostiles à l’actuel président Traian Băsescu que le correspondant du Monde qualifie benoitement de « centre droit ». Pour bien comprendre l’enjeu des luttes politiques et intellectuelles qui se jouent en Roumanie, il faut savoir d’autre part que Băsescu appartint au réseau politico-financier du système de l’ancien dictateur Ceausescu. Il a plaidé qu’il a changé et qu’il est devenu libéral. Or, de nombreux observateurs et beaucoup des intellectuels démocrates de Roumanie estiment que ce n’est pas le cas, qu’il tente de conserver un pouvoir exorbitant et qu’il utilise tous les moyens, légaux ou non, pour se maintenir (dont l’usage à des fins politiques des services de renseignement). La présidence a perdu un certain nombre d’outils d’action ou d’influence, le dernier en date étant l’Institut culturel roumain, ce qui a déclenché l’offensive sur le directeur nommé par le Premier ministre. Andrei Marga n’est probablement pas très adroit dans ses déclarations publiques, mais il ne se réduit pas non plus à la caricature que propose Le Monde, il a notamment occupé le poste de recteur de la prestigieuse université de Cluj. Les attaques qui le visent relèvent d’un nouvel épisode des campagnes menées par les hommes-liges du Président, ceux qu’on appelle à Bucarest les « intellectuels de Băsescu », contre le pouvoir concurrent de Victor Ponta. On peut regretter donc que Le Monde n’ait pas pris soin de mieux contextualiser ces affrontements internes à la Roumanie et de signaler que se joue quand même, dans ce grand pays ami de la France, un nouveau chapitre de la sortie du communisme dans l'ex-Europe de l’Est.

Blog istrati

On a en revanche bien davantage goûté la qualité du « Prière d’insérer » de Jean Birnbaum, responsable du Monde des Livres qui a rappelé, dans l’édition consacrée au Salon (22 mars 2013), les attaques violentes et même antisémites qu’infligèrent à l’écrivain Panaït Istrati les fascistes de la Garde de fer à Bucarest, mais aussi, depuis Paris, les communistes français ulcérés par son crime de lèse-stalinisme : en 1929, l’écrivain avait publié Vers l’autre flamme, « texte capital où il racontait son périple à travers l’URSS », une plongée hallucinante dans l’univers des « militants-racailles » et de la misère sociale née de l’injustice organisée.

 

Blog istri 2

Le témoignage édifiant de son compagnon de voyage, le romancier grec Nikos Kazantzaki, vient d’être publié par l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (Lignes/Imec, 344 p., 24 €).

Vincent Duclert  

*https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/03/22/des-ecrivains-roumains-boycottent-le-salon-du-livre_1852815_3260.html

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Commentaires

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Cher Monsieur,
Il aurait été plus clair de signer de votre nom, mais je vais néanmoins répondre au message de « Roumain ».
Mon souci, dans ce texte, n’est pas de prendre parti pour un camp ou pour un autre, mais de donner un certain nombre d’informations relatives à une situation de crise politique ouverte en Roumanie, informations qui n’étaient pas apportées par l’article du Monde selon moi excessivement aligné sur un camp, celui du Président de la République, et oublieux du contexte général dans lequel s’inscrit cet affrontement, celui de la fin du système communiste en Roumanie (d’autres diraient, de la « déstalinisation »).
Ce qui nous intéresse particulièrement, ici au Blog des Livres de La Recherche, c’est la question de l’attitude que peuvent prendre, dans ce conflit dominant la société, la politique et l’Etat roumains, les chercheurs. Le Blog des Livres avait déjà du reste, en juillet dernier, communiqué l’information d’une pétition d’universitaires et d’intellectuels de renom, connus pour leurs compétences scientifiques et leur indépendance de pensée, protestant contre les manœuvres de Basescu (http://larecherche.typepad.fr/le_blog_des_livres/2012/07/la-roumanie-post-1989.html )

Voici toutefois quelques précisions concernant ma mise au point du 26 mars, que vous avez estimé biaisée et que vous avez souhaité amender. Je réponds donc à votre commentaire, afin d’éclairer nos lecteurs sur cette controverse.
Le Parlement roumain était pleinement dans son rôle et dans son droit lorsqu’il a suspendu en juillet 2012 le Président de la République, pour la deuxième fois, après une démarche similaire entreprise en 2007. L’acte de motivation de la suspension – soumis aussi à l’avis de la Cour constitutionnelle - a notamment mis en évidence la manière dont le président Basescu a cessé de jouer le rôle d’arbitre de la scène politique pour empiéter à plusieurs reprises sur les attributions du gouvernement et pour adopter maintes fois des postures publiques incompatibles avec les limites auxquels la fonction présidentielle l’obligeait – et pour ne pas parler de la dignité de la fonction en question.
Les partisans du Président s’accrochent à la contestation déposée par ce dernier à la Cour Constitutionnelle où Basescu s’est défendu d’avoir « gravement outrepassé ses droits constitutionnels » et, même si la Cour Constitutionnelle – majoritairement acquise aux partisans de Basescu - a donné une réponse ambigüe aux accusations formulée contre le président par le Parlement -, elle a reconnu néanmoins publiquement le droit du Parlement à exercer son rôle dans la suspension du Président à l’été 2012 en repoussant la contestation déposée par ce dernier.
Appeler le Basescu d’avant 1989 un technocrate du régime Ceausescu, c’est ignorer quand même les preuves qui indiquent qu’il a été recruté par la Securitate pendant sa jeunesse – son nom apparait dans une liste de collaborateurs de la police politique communiste –, et le fait qu’il ne pouvait occuper le poste de résident de la compagnie navale roumaine NAVROM à Anvers sans avoir des liens avec cette même police politique. Rappelons aussi qu’il était, au moment de la chute de Ceausescu, Directeur général au sein du ministère roumain des Transports. Il a reconnu lui-même qu’il était, au moment de la chute du régime communiste, un homme déjà fort riche, une situation conforme à ce que l’on sait des privilèges et des opportunités d’ordre matériel dont jouissaient les gens impliqués dans le commerce extérieur de la Roumanie communiste.
Enfin, concernant l’actuel directeur de l’Institut culturel roumain, Andrei Marga est un philosophe, ancien ministre de l’éducation nationale entre 1997 et 2000, recteur de l’Université de Cluj, lauréat du prix Herder. S’il a enseigné le « socialisme scientifique » sous Ceausescu, c’est vrai de la très grande majorité des professeurs universitaires de philosophie de l’époque qui ne pouvaient échapper aux injonctions du pouvoir communiste dans les facultés, particulièrement celles de philosophie ou d’histoire surveillées de très près pour le contenu très sensible de leur enseignement.
Vincent Duclert

 

Vous amendez l’article de Mirel Bran, moi, le vôtre.

“ … le Premier ministre n’agit pas en dehors de « toutes les règles de l’Etat de droit », il a le soutien du Parlement et son parti a remporté les dernières élections.”

Dans un Etat de droit les Pouvoirs respectent la Constitution et les lois. C’est justement ce que la majorité que vous évoquez n’as pas fait lors de la tentative de destitution du président de la république. Une majorité parlementaire, si écrasante soit-elle, ne peut pas briser les lois existantes. C’est en cela que l’Etat de droit consiste: tout le monde doit respecter les lois en vigueur, même le Législatif.

“ …Băsescu appartint au réseau politico-financier du système de l’ancien dictateur Ceausescu”

Au grand jamais n’a t-il pas appartenu au réseau politico-financier du système de l’ancien dictateur Ceausescu. Băsescu a été capitaine dans la marine commerciale, certes, occupant des positions de direction (commandement d’un grand pétrolier, résident commercial au port d’Anvers). Ces positions appartenaient à la technocratie, car le régime se servait d’un grand réseau de technocrates, politiquement fiables, mais dotés d’aucune influence politique. La technocratie (directeurs, managers, fonctionnaires, experts, etc.) menait une vie matériellement décente, mais n’appartenait pas à la nomenklatura, avec ses privilèges et son pouvoir arbitraire.
Par contre, parmi les adversaires politiques de Băsescu se dénombrent maint gent de la Securitate, dont Dan Voiculescu, le grand marionnettiste de l’actuelle coalition, ancien maître trésorier de la Securitate.


“qu’il tente de conserver un pouvoir exorbitant et qu’il utilise tous les moyens, légaux ou non, pour se maintenir (dont l’usage à des fins politiques des services de renseignement).”

Je ne partage pas du tout l’analyse que vous évoquez, mais la discussion en serait beaucoup trop longue et compliquée.

“…un certain nombre d’outils d’action ou d’influence, le dernier en date étant l’Institut culturel roumain”

Loin d’être un outil d’action ou d’influence au service du Président, l’Institut Culturel Roumain sous la direction de Patapievici a été complètement indépendant, menant une politique culturelle louée partout en dehors de la Roumanie.


“Andrei Marga …a notamment occupé le poste de recteur de la prestigieuse université de Cluj.”

Notamment il était professeur de socialisme scientifique, pendant le feu régime.


En concluant, je ne peux m’empêcher d’exprimer mon étonnement pour retrouver sous une signature à l’apparence française touts les clichés et formules de propagande de la coalition de Mr. Voiculescu, jusque dans les moindres détails ( par ex.: “les hommes-liges du Président, ceux qu’on appelle à Bucarest les « intellectuels de Băsescu “)

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