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09 juin 2008 |

Fromage et politique

Blog_fromage Ces derniers jours, presse et petits producteurs se félicitaient que le camembert de Normandie puisse retrouver son lien au terroir grâce à l’usage exclusif du lait cru et la réduction de moitié de l’aire géographique de l’appellation d’origine contrôlée. Le camembert est ainsi en première ligne sur le front de la lutte contre la normalisation européenne et mondiale des produits agro-alimentaires et rassemble, à travers le monde, les supporters du lien territorial et de la diversité. Pourtant, les guides et sites internet à propos du fromage colportent à l’envi les paroles du Général de Gaulle : « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromage ? ». Il est frappant de constater les incertitudes de cette citation : le nombre des fromages y varie entre 246 et 600, 365 (autant que de jours) et 258 (nombre aussi mystérieux que 246) étant fréquemment prêtés à la déclaration du Général. Ce constat d’une impuissance centralisatrice face aux 300 pays rivalise paradoxalement avec une autre phrase célèbre : « Un pays qui produit plus de 365 sortes de fromages, ne peut pas perdre la guerre ». Si, apparemment, cette harangue fut prononcée en juin 1940, il est bien difficile de savoir si ce fut par la bouche de De Gaulle, de Churchill ou de l’un et de l’autre. Sans doute le fromage représente-t-il la tension française fondamentale entre variété et unité. Mais il est, à toutes échelles, porteur d’identité. Toutefois, les sciences humaines se sont peu penchées sur l’histoire de la construction du « pays du fromage », comme si ce sujet, aux connotations franchouillardes, ne pouvait être sérieux. La France fromagère (1850-1990) de Claire Delfosse, géographe à l’Université de Lyon 2 (Paris, La Boutique de l’Histoire éditions, 2007, 272 p.) nous fait découvrir l’histoire complexe de la production fromagère, qui aux temps de De Gaulle était plutôt une industrie tendant à la normalisation et à l’uniformisation, avant de devenir aujourd’hui une forme de résistance à la standardisation. A travers une enquête nationale et de multiples études de cas, on saisit les enjeux techniques, sociaux et politiques qui tissent depuis un siècle et demi les relations entre développement économique, patriotisme et fromage.

Marie-Vic Ozouf-Marignier, EHESS

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HISTOIRE, POLITIQUE ET CAMEMBERT


Bernard Richard, tyrosémiophile
2013
Histoire, Politique et Camembert, de Guillaume le Conquérant à la République
et à ses grands hommes

Le camembert existe, selon les érudits normands, depuis 1791 ; ce serait l’invention d’une certaine Marie Harel, fermière dont la statue (en vrai certificat d’authenticité de la belle légende) fut inaugurée par l’ancien président de la République Alexandre Millerand en 1928 à Vimoutiers, chef-lieu de canton près de Camembert (Calvados).
On ne trouve de boîtes rondes en bois avec leur illustration imagée que depuis 1887, soit près d’un siècle après la création de ce fromage.

Fromage créé en 1791 par Marie Harel ? Inauguration de la statue de Marie Harel S

Ces images sont parfois moins géographiques ou gastronomiques qu’historiques, voire politiques depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à la République et à ses présidents, par exemple Valéry Giscard d’Estaing ou Jacques Chirac. Nous laissons de côté les moines joufflus, les abbayes pointues et les paysages champêtres à fermes, fermières et vaches.

Guillaume le Conquérant Projet refusé par l’Elysée


1904, Semeuse à bonnet phrygien, rouge « Président », créé en 1968 par Besnier.
Un exemplaire en fut offert à Edouard - Balladur, alors candidat aux présidentielles

Camembert « Le Président », dans les « années Giscard »
Commençons par le « Camembert de la République », étiquette bien documentée grâce à un professeur à l’École normale supérieure de Cachan, Pierre Boisard, auteur d’un ouvrage intitulé Le Camembert, mythe français, Paris, Odile Jacob, 2007, et d’une communication dans un colloque universitaire d’octobre 2008 (Un territoire de signes. Les manifestations de la symbolique républicaine de la Révolution à nos jours). Un résumé de cette communication a été publié sur le site www.letyrosémiophile.fr, site très riche en étiquettes illustrées, comme l’indique son nom, encore que…). « Le 5 juillet 1904, le greffe du tribunal de commerce de la Seine enregistre l’étiquette " Camembert de la République ". Celle-ci reproduit la Semeuse, le nouveau symbole de la République créé en 1897 par Oscar Roty pour figurer sur les pièces d’argent l’année suivante (...) Elle porte, en lettres rouges, l’inscription " Camembert de la République ". Aucune équivoque donc, c’est une proclamation d’adhésion à la République qui était ainsi apposée sur la petite boîte ronde, un camembert militant. Parmi les centaines d’étiquettes différentes qui ont orné les boîtes de camembert, ce fut certainement une des plus belles et des plus majestueuses.
Un premier constat s’impose, au regard des dépôts de marque aux greffes des tribunaux de commerce consultables à l’Institut national de la Propriété industrielle, INPI, très peu d’étiquettes évoquent la République et ses symboles ».
Rappelons brièvement l’histoire de la fameuse Semeuse, qui figure sur des pièces de monnaie à partir de 1898 et sur les timbres depuis 1903 et qui devient une véritable icône républicaine, comparable à la Liberté de Delacroix ou à la Marseillaise de François Rude.

Son auteur, Oscar Roty, dessina à l’origine une médaille pour des prix offerts par le Ministère de l’Agriculture, en 1887. Cette allégorie féminine n’avait pas de bonnet phrygien, dans une période où les réserves restaient fortes à l’encontre de cet emblème considéré par beaucoup comme subversif, comme rappelant les violences de la Révolution puis de la Commune. De subversif le bonnet devient, à partir du centenaire de 1789, coutumier et identitaire – il permet d’identifier la République française (Maurice Agulhon dans Marianne au pouvoir, 1989). En 1887, la Semeuse de Roty a des cheveux au vent : c’est une « Agriculture » et pas une « République » et devant elle figurent quelques bovins et une esquisse de village avec clocher. Sa maquette préparatoire, en cire sur ardoise, est conservée au Petit Palais, à Paris.

La première Semeuse, une « Agriculture », 1887

Plus tard, la voici modifiée par son auteur qui la coiffe du bonnet phrygien pour participer à un concours du Ministère des Finances lancé par Paul Doumer en 1895 pour de nouvelles pièces de monnaie, en argent et en or. Avec son bonnet phrygien et un soleil levant annonçant l’aube d’une ère nouvelle, cette nouvelle version – transformée en République – rencontre très vite un grand succès sur les pièce puis sur les timbres. La Semeuse « combine une image combative de la République et une image apaisée et féconde évoquant le travail des champs et la liberté éclairée par le soleil » écrit Evelyne Cohen, de l’Hôtel des Monnaies. C’est une République élégante et pleine d’allant, à la démarche souple, au léger et gracieux déhanchement. Il n’est pas surprenant que la réclame, la publicité, lui ait fait fête et qu’un négociant en camemberts avisé s’en soit emparé, tout en soulignant d’ailleurs son bonnet phrygien, bien rouge.
. Une icône… Oscar Roty Photographié, le modèle en marche

La Semeuse d’Oscar Roty, 1898 et 1903 Un ouvrage scolaire

L’étiquette du « Camembert de la République porte, en 1904, les initiales « M. & P. », pour Multrier et Peters, des « expéditeurs de marée et comestibles », rue Saint-Denis à Paris. On ne sait rien de ces négociants sinon qu’ils devaient être de fervents rébublicains, ou qu’ils s’adressaient explicitement à une clientèle-cible de consommateurs très attachés à la République. En 1904, les querelles et tensions avec l’Eglise restaient fortes, avec Émile Combes président du Conseil depuis 1902 et le régime parlementaire était attaqué par les nationalistes de la Ligue des Patriotes créée par Paul Déroulède, par les royalistes de l’Action française de Charles Maurras et par les antidreyfusards autour de Maurice Barrès (1905, séparation des Églises et de l’État, 1906, le jugement de 1894 condamnant Dreyfus est cassé). En revanche, la République défendue, entre autres, par un fromage, le « Camembert de la République ». De semblables étiquettes, non datées, nous ont été aimablement communiquées par Pierre Bonte, fervent collectionneur d’images républicaines : « La Semeuse », à tunique rouge, pour un livarot de Vimoutiers, et « La Marianne », à robe blanche, pour un « véritable camembert fabriqué en Picardie », ces deux allégories féminines étant coiffées d’un bonnet phrygien, rouge vif.
...

Découvertes de Pierre Bonte, «mariannologue tyrosémiophile »

D’autres thèmes républicains apparaissent, sans que nous connaissions la date de leur dépôt légal. Ainsi un « Camembert de la Défense », sur lequel figure la statue À la Défense de Paris, de Louis-Ernest Barrias, qui célèbre la défense héroïque d’un Paris assiégé par les Prussiens en 1870-1871.
Existe aussi, outre les hommages, sincères ou intéressés, aux présidents Giscard et Chirac, un camembert célébrant Louis Pasteur, vénéré avant comme après son décès (1895) comme « bienfaiteur de l’Humanité », avec l’étrange étiquette d’un producteur de la Manche qui associe au bienfaiteur le Mont Saint-Michel – beauté locale – et la devise « Nec Plus Ultra ».


La Défense (de Paris, 1870-71) qui prête Louis Pasteur
son nom au quartier du même… nom

Mais les thèmes historiques les plus fréquents évoquent l’Ancien Régime, avec ses princes, ses rois, ses reines, ses grands hommes, ses nobles titrés, vicomtes, comtes, ducs, etc. Pierre Boisard cite, entre autres étiquettes, un « Camembert des Princes » en 1888, « Le Royal Camembert » la même année, « Le Fromage des Rois » en 1890, le « Camembert des Ducs de Normandie » en 1892, le « Camembert des Duchesses » en 1895, le « Camembert de la Couronne Royale » en 1897. Il écrit : « Achille Herson, négociant, est particulièrement friand de ces références royales, il crée les marques Camembert des Princes et Camembert de la Couronne Royale. » Et ajoute : « Faut-il en déduire pour autant une orientation politique antirépublicaine ? Fromage relativement récent, arrivé à Paris par le train dans les années 1850, le camembert a sans doute besoin pour s’affirmer, face à des fromages concurrents plus anciens et mieux établis, de signifier ses origines normandes et son inscription dans une tradition ancienne. C’est sans doute pour cela que, fréquemment, ses étiquettes font référence à l’Ancien Régime ou puisent dans l’héraldique normande. » Ajoutons, avec l’auteur, que le Calvados et la Manche sont, fin XIXe siècle et au XXe aussi (André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la troisième République, 1913) des départements conservateurs, qui penchent résolument à droite et où un catholicisme de tradition a des racines vigoureuses. Le camembert, un fromage de conservateurs ? Nous relevons, parmi les personnages d’Ancien Régime, un camembert « Diane de Poitiers », un autre à Jeanne d’Arc, un troisième à Charles VII.

Assiette à fromage du Seigneur de Marmande


Une « Diane de Poitiers » sans son roi, une Jeanne d’Arc avec…

On peut ajouter Henri IV, le Régent et des rois anonymes à couronne ou à fleurs de lys et bien sûr l’impérial Napoléon.


Le Roi, l’Empereur, etc.
En carré de l’Est, mais toujours normand, le fromage à Napoléon devient le « Briennois », de Brienne-le-Château (Aube) où étudia Bonaparte ; un camembert qui célèbre l’Arc de Triomphe comporte un texte en anglais (French Camembert, net weight 8 oz), pour les clients d’outre-Manche.

Combien de Napoléons ? Et beaucoup de nobles

Patriote, le camembert sait fêter les Alliés de 14-18. Il existe aussi plusieurs étiquettes de camemberts du Poilu, ces indispensables accompagnements du « pinard », du quart de vin, tandis que Joffre est honoré comme « le meilleur » des chefs… et/ou des camemberts. Le site Camembert Museum présente deux douzaines d’étiquettes de la Grande Guerre, depuis l’Entente cordiale jusqu’à l’Alliance franco-russe en passant par les Poilus

Soldats d’Italie, France, Russie, Angleterre

Le Poilu, quand fumer ne tuait pas Joffre le meilleur

Plus tard, le camembert célèbre le débarquement de juin 44 (ici en 1994, pour le cinquantenaire).

Cinquantenaire du « D. Day », événement tout normand de par sa localisation

Sainte-Mère-Église et son héros

Un sujet d’étonnement enfin, nous n’avons pas retrouvé d’étiquette au maréchal Pétain ni au général de Gaulle. On sait pourtant le charisme qu’a eu l’un ou qu’a conservé l’autre. On connaît aussi l’importance que l’un et l’autre ont eu ou ont dans l’odonymie française, dans l’attribution des noms de nos voies publiques à telle ou telle époque et pour l’un des deux jusqu’à nos jours. En 2009, avec plus de 3600 voies, de Gaulle l’emporte, dans l’ordre, sur Pasteur, la République, Victor Hugo (Philippe Oulmont, Les Voies « de Gaulle » en France. Le Général dans l’espace et la mémoire des communes, Éd. Plon, Paris, 2009). Quant à Pétain, préfets et maires aidant, de nombreuses villes lui avaient consacré une voie publique, une place entre 1940 et 1944.
Aussi est-il est surprenant qu’aucune étiquette réalisée en l’honneur de l’un et/ou l’autre n’ait été conservée. Pétain avait certes son vin, grâce à une vigne bourguignonne offerte par le truchement du maire de Beaune et du préfet de Côte-d’Or (Jean Vigreux, Le clos du maréchal Pétain, PUF, 2012) mais il ne reste pas trace du fromage d’accompagnement…
Le Général reste mieux servi : de même qu’à Lourdes on peut acquérir des grottes au chocolat ou une Vierge en sucre candi, à Colombey-les-Deux-Églises, lieu de mémoire s’il en est, on propose toujours un camembert de la Meuse à croix de Lorraine. Ce fromage nous a été signalé par Sudhir Hazareesingh, auteur du Mythe gaullien, 2010. Cependant la croix est associée au chardon, elle est donc plus lorraine que gaullienne. Enfin le Général s’étant vu attribuer généreusement tant de bons mots par ses admirateurs et par des journalistes, on doit pouvoir l’entendre dire : « la République n’est pas un fromage ! »

Revenons à notre camembert « républicain », à notre étiquette de 1904 à la Semeuse. Pierre Boisard a découvert une boîte de camembert plus ancienne, datant de 1897, et symbolisant l’alliance franco-russe engagée cinq ans plus tôt par le président Sadi Carnot.
Son étiquette représente un drapeau français et un drapeau russe entrecroisés. Dans un cartouche on lit « Camembert national ». Avec drapeaux et célébration d’une alliance, on est alors plutôt dans la célébration patriotique que dans celle du régime républicain. En échange, tout comme « La Semeuse » et « La Marianne » révélées par Pierre Bonte, le « Camembert de la République », orné d’une Semeuse à bonnet phrygien rouge, offre directement une imagerie républicaine ; le régime républicain en 1904, en pleine affaire Dreyfus, ne fait pas encore l’objet d’un vrai consensus, comme nous l’avons vu ; aussi cette panoplie d’images est-elle engagée, chargée de ferveur républicaine, fait rare en matière de produits alimentaires. Buvons donc à la République !


FIN, EXTRA FIN.

 

HISTOIRE, POLITIQUE ET CAMEMBERT


Bernard Richard, tyrosémiophile
2013
Histoire, Politique et Camembert, de Guillaume le Conquérant à la République
et à ses grands hommes

Le camembert existe, selon les érudits normands, depuis 1791 ; ce serait l’invention d’une certaine Marie Harel, fermière dont la statue (en vrai certificat d’authenticité de la belle légende) fut inaugurée par l’ancien président de la République Alexandre Millerand en 1928 à Vimoutiers, chef-lieu de canton près de Camembert (Calvados).
On ne trouve de boîtes rondes en bois avec leur illustration imagée que depuis 1887, soit près d’un siècle après la création de ce fromage.

Fromage créé en 1791 par Marie Harel ? Inauguration de la statue de Marie Harel S

Ces images sont parfois moins géographiques ou gastronomiques qu’historiques, voire politiques depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à la République et à ses présidents, par exemple Valéry Giscard d’Estaing ou Jacques Chirac. Nous laissons de côté les moines joufflus, les abbayes pointues et les paysages champêtres à fermes, fermières et vaches.

Guillaume le Conquérant Projet refusé par l’Elysée


1904, Semeuse à bonnet phrygien, rouge « Président », créé en 1968 par Besnier.
Un exemplaire en fut offert à Edouard - Balladur, alors candidat aux présidentielles

Camembert « Le Président », dans les « années Giscard »
Commençons par le « Camembert de la République », étiquette bien documentée grâce à un professeur à l’École normale supérieure de Cachan, Pierre Boisard, auteur d’un ouvrage intitulé Le Camembert, mythe français, Paris, Odile Jacob, 2007, et d’une communication dans un colloque universitaire d’octobre 2008 (Un territoire de signes. Les manifestations de la symbolique républicaine de la Révolution à nos jours). Un résumé de cette communication a été publié sur le site www.letyrosémiophile.fr, site très riche en étiquettes illustrées, comme l’indique son nom, encore que…). « Le 5 juillet 1904, le greffe du tribunal de commerce de la Seine enregistre l’étiquette " Camembert de la République ". Celle-ci reproduit la Semeuse, le nouveau symbole de la République créé en 1897 par Oscar Roty pour figurer sur les pièces d’argent l’année suivante (...) Elle porte, en lettres rouges, l’inscription " Camembert de la République ". Aucune équivoque donc, c’est une proclamation d’adhésion à la République qui était ainsi apposée sur la petite boîte ronde, un camembert militant. Parmi les centaines d’étiquettes différentes qui ont orné les boîtes de camembert, ce fut certainement une des plus belles et des plus majestueuses.
Un premier constat s’impose, au regard des dépôts de marque aux greffes des tribunaux de commerce consultables à l’Institut national de la Propriété industrielle, INPI, très peu d’étiquettes évoquent la République et ses symboles ».
Rappelons brièvement l’histoire de la fameuse Semeuse, qui figure sur des pièces de monnaie à partir de 1898 et sur les timbres depuis 1903 et qui devient une véritable icône républicaine, comparable à la Liberté de Delacroix ou à la Marseillaise de François Rude.

Son auteur, Oscar Roty, dessina à l’origine une médaille pour des prix offerts par le Ministère de l’Agriculture, en 1887. Cette allégorie féminine n’avait pas de bonnet phrygien, dans une période où les réserves restaient fortes à l’encontre de cet emblème considéré par beaucoup comme subversif, comme rappelant les violences de la Révolution puis de la Commune. De subversif le bonnet devient, à partir du centenaire de 1789, coutumier et identitaire – il permet d’identifier la République française (Maurice Agulhon dans Marianne au pouvoir, 1989). En 1887, la Semeuse de Roty a des cheveux au vent : c’est une « Agriculture » et pas une « République » et devant elle figurent quelques bovins et une esquisse de village avec clocher. Sa maquette préparatoire, en cire sur ardoise, est conservée au Petit Palais, à Paris.

La première Semeuse, une « Agriculture », 1887

Plus tard, la voici modifiée par son auteur qui la coiffe du bonnet phrygien pour participer à un concours du Ministère des Finances lancé par Paul Doumer en 1895 pour de nouvelles pièces de monnaie, en argent et en or. Avec son bonnet phrygien et un soleil levant annonçant l’aube d’une ère nouvelle, cette nouvelle version – transformée en République – rencontre très vite un grand succès sur les pièce puis sur les timbres. La Semeuse « combine une image combative de la République et une image apaisée et féconde évoquant le travail des champs et la liberté éclairée par le soleil » écrit Evelyne Cohen, de l’Hôtel des Monnaies. C’est une République élégante et pleine d’allant, à la démarche souple, au léger et gracieux déhanchement. Il n’est pas surprenant que la réclame, la publicité, lui ait fait fête et qu’un négociant en camemberts avisé s’en soit emparé, tout en soulignant d’ailleurs son bonnet phrygien, bien rouge.
. Une icône… Oscar Roty Photographié, le modèle en marche

La Semeuse d’Oscar Roty, 1898 et 1903 Un ouvrage scolaire

L’étiquette du « Camembert de la République porte, en 1904, les initiales « M. & P. », pour Multrier et Peters, des « expéditeurs de marée et comestibles », rue Saint-Denis à Paris. On ne sait rien de ces négociants sinon qu’ils devaient être de fervents rébublicains, ou qu’ils s’adressaient explicitement à une clientèle-cible de consommateurs très attachés à la République. En 1904, les querelles et tensions avec l’Eglise restaient fortes, avec Émile Combes président du Conseil depuis 1902 et le régime parlementaire était attaqué par les nationalistes de la Ligue des Patriotes créée par Paul Déroulède, par les royalistes de l’Action française de Charles Maurras et par les antidreyfusards autour de Maurice Barrès (1905, séparation des Églises et de l’État, 1906, le jugement de 1894 condamnant Dreyfus est cassé). En revanche, la République défendue, entre autres, par un fromage, le « Camembert de la République ». De semblables étiquettes, non datées, nous ont été aimablement communiquées par Pierre Bonte, fervent collectionneur d’images républicaines : « La Semeuse », à tunique rouge, pour un livarot de Vimoutiers, et « La Marianne », à robe blanche, pour un « véritable camembert fabriqué en Picardie », ces deux allégories féminines étant coiffées d’un bonnet phrygien, rouge vif.
...

Découvertes de Pierre Bonte, «mariannologue tyrosémiophile »

D’autres thèmes républicains apparaissent, sans que nous connaissions la date de leur dépôt légal. Ainsi un « Camembert de la Défense », sur lequel figure la statue À la Défense de Paris, de Louis-Ernest Barrias, qui célèbre la défense héroïque d’un Paris assiégé par les Prussiens en 1870-1871.
Existe aussi, outre les hommages, sincères ou intéressés, aux présidents Giscard et Chirac, un camembert célébrant Louis Pasteur, vénéré avant comme après son décès (1895) comme « bienfaiteur de l’Humanité », avec l’étrange étiquette d’un producteur de la Manche qui associe au bienfaiteur le Mont Saint-Michel – beauté locale – et la devise « Nec Plus Ultra ».


La Défense (de Paris, 1870-71) qui prête Louis Pasteur
son nom au quartier du même… nom

Mais les thèmes historiques les plus fréquents évoquent l’Ancien Régime, avec ses princes, ses rois, ses reines, ses grands hommes, ses nobles titrés, vicomtes, comtes, ducs, etc. Pierre Boisard cite, entre autres étiquettes, un « Camembert des Princes » en 1888, « Le Royal Camembert » la même année, « Le Fromage des Rois » en 1890, le « Camembert des Ducs de Normandie » en 1892, le « Camembert des Duchesses » en 1895, le « Camembert de la Couronne Royale » en 1897. Il écrit : « Achille Herson, négociant, est particulièrement friand de ces références royales, il crée les marques Camembert des Princes et Camembert de la Couronne Royale. » Et ajoute : « Faut-il en déduire pour autant une orientation politique antirépublicaine ? Fromage relativement récent, arrivé à Paris par le train dans les années 1850, le camembert a sans doute besoin pour s’affirmer, face à des fromages concurrents plus anciens et mieux établis, de signifier ses origines normandes et son inscription dans une tradition ancienne. C’est sans doute pour cela que, fréquemment, ses étiquettes font référence à l’Ancien Régime ou puisent dans l’héraldique normande. » Ajoutons, avec l’auteur, que le Calvados et la Manche sont, fin XIXe siècle et au XXe aussi (André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la troisième République, 1913) des départements conservateurs, qui penchent résolument à droite et où un catholicisme de tradition a des racines vigoureuses. Le camembert, un fromage de conservateurs ? Nous relevons, parmi les personnages d’Ancien Régime, un camembert « Diane de Poitiers », un autre à Jeanne d’Arc, un troisième à Charles VII.

Assiette à fromage du Seigneur de Marmande


Une « Diane de Poitiers » sans son roi, une Jeanne d’Arc avec…

On peut ajouter Henri IV, le Régent et des rois anonymes à couronne ou à fleurs de lys et bien sûr l’impérial Napoléon.


Le Roi, l’Empereur, etc.
En carré de l’Est, mais toujours normand, le fromage à Napoléon devient le « Briennois », de Brienne-le-Château (Aube) où étudia Bonaparte ; un camembert qui célèbre l’Arc de Triomphe comporte un texte en anglais (French Camembert, net weight 8 oz), pour les clients d’outre-Manche.

Combien de Napoléons ? Et beaucoup de nobles

Patriote, le camembert sait fêter les Alliés de 14-18. Il existe aussi plusieurs étiquettes de camemberts du Poilu, ces indispensables accompagnements du « pinard », du quart de vin, tandis que Joffre est honoré comme « le meilleur » des chefs… et/ou des camemberts. Le site Camembert Museum présente deux douzaines d’étiquettes de la Grande Guerre, depuis l’Entente cordiale jusqu’à l’Alliance franco-russe en passant par les Poilus

Soldats d’Italie, France, Russie, Angleterre

Le Poilu, quand fumer ne tuait pas Joffre le meilleur

Plus tard, le camembert célèbre le débarquement de juin 44 (ici en 1994, pour le cinquantenaire).

Cinquantenaire du « D. Day », événement tout normand de par sa localisation

Sainte-Mère-Église et son héros

Un sujet d’étonnement enfin, nous n’avons pas retrouvé d’étiquette au maréchal Pétain ni au général de Gaulle. On sait pourtant le charisme qu’a eu l’un ou qu’a conservé l’autre. On connaît aussi l’importance que l’un et l’autre ont eu ou ont dans l’odonymie française, dans l’attribution des noms de nos voies publiques à telle ou telle époque et pour l’un des deux jusqu’à nos jours. En 2009, avec plus de 3600 voies, de Gaulle l’emporte, dans l’ordre, sur Pasteur, la République, Victor Hugo (Philippe Oulmont, Les Voies « de Gaulle » en France. Le Général dans l’espace et la mémoire des communes, Éd. Plon, Paris, 2009). Quant à Pétain, préfets et maires aidant, de nombreuses villes lui avaient consacré une voie publique, une place entre 1940 et 1944.
Aussi est-il est surprenant qu’aucune étiquette réalisée en l’honneur de l’un et/ou l’autre n’ait été conservée. Pétain avait certes son vin, grâce à une vigne bourguignonne offerte par le truchement du maire de Beaune et du préfet de Côte-d’Or (Jean Vigreux, Le clos du maréchal Pétain, PUF, 2012) mais il ne reste pas trace du fromage d’accompagnement…
Le Général reste mieux servi : de même qu’à Lourdes on peut acquérir des grottes au chocolat ou une Vierge en sucre candi, à Colombey-les-Deux-Églises, lieu de mémoire s’il en est, on propose toujours un camembert de la Meuse à croix de Lorraine. Ce fromage nous a été signalé par Sudhir Hazareesingh, auteur du Mythe gaullien, 2010. Cependant la croix est associée au chardon, elle est donc plus lorraine que gaullienne. Enfin le Général s’étant vu attribuer généreusement tant de bons mots par ses admirateurs et par des journalistes, on doit pouvoir l’entendre dire : « la République n’est pas un fromage ! »

Revenons à notre camembert « républicain », à notre étiquette de 1904 à la Semeuse. Pierre Boisard a découvert une boîte de camembert plus ancienne, datant de 1897, et symbolisant l’alliance franco-russe engagée cinq ans plus tôt par le président Sadi Carnot.
Son étiquette représente un drapeau français et un drapeau russe entrecroisés. Dans un cartouche on lit « Camembert national ». Avec drapeaux et célébration d’une alliance, on est alors plutôt dans la célébration patriotique que dans celle du régime républicain. En échange, tout comme « La Semeuse » et « La Marianne » révélées par Pierre Bonte, le « Camembert de la République », orné d’une Semeuse à bonnet phrygien rouge, offre directement une imagerie républicaine ; le régime républicain en 1904, en pleine affaire Dreyfus, ne fait pas encore l’objet d’un vrai consensus, comme nous l’avons vu ; aussi cette panoplie d’images est-elle engagée, chargée de ferveur républicaine, fait rare en matière de produits alimentaires. Buvons donc à la République !


FIN, EXTRA FIN.

 

Bonjour,

J'aimerais savoir en quoi la seconde guerre mondiale et les occupants ont joué un rôle dans l'histoire du fromage ? Production fromagère, puis production industrielle ?

Merci d'avance.

Ecrire : [email protected]

 

Pour commencer à répondre à la question agaçante du nombre de fromages en France, l'INAO ne reconnaît que 45 AOC pour ce produit (contre 474 pour des boissons alcoolisées : pourquoi le Général de Gaulle n'a-t-il pas plutôt fait référence à celles-ci, sans doute plus pertinentes pour expliquer une difficulté à gouverner?).
http://www.inao.gouv.fr/public/home.php/pageFromIndex=textesPages/Produits_laitiers337.php~mnu=337

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