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16 février 2012

Evariste Galois. Mathématicien et républicain, vies mêlées

Blog galois
Evariste Galois n’est pas seulement un mathématicien de génie. Sa très brève existence -il meurt en duel à l’âge de 20 ans le 31 mai 1832– est parfaitement romanesque. Ardent républicain, membre de la Société des Amis du peuple, célèbre pour avoir porté un toast à la mort de Louis-Philippe, défendant la vérité jusque dans la tombe, amoureux du bien public et de la liberté, il fait l’objet d’une nouvelle biographie par un professeur de mathématiques à l’IUT de Cachan (Galois. Le mathématicien maudit, Belin-Pour la science, 144 p., 18 €). Norbert Verdier relate avec sources et brio comment Galois pressentait la mort dans ce duel. La veille, il avait mis de l’ordre dans ses affaires politiques et mathématiques. Ses obsèques, le 2 juin 1832, devaient donner à ses amis républicains le signal de l’insurrection. Mais le préfet de la capitale opère une série d’arrestations préventives. L’insurrection aura lieu quelques jours plus tard, le 5, à l’occasion des funérailles du général Lamarque, général d’empire et député patriote (Victor Hugo fit le récit de cette émeute sanglante, pour les républicains, dans Les Misérables). Au cours de cette vie de météore *, Galois a encore le temps d’entrer à l’Ecole normale et d’en être exclu, lui inspirant un article ravageur de la Gazette des écoles sur l’enseignement des sciences : « on enseigne minutieusement des théories tronquées et chargées de réflexions inutiles, tandis qu’on omet les propositions les plus simples et les plus brillantes de l’algèbre ; au lieu de cela, on démontre à grands frais de calculs et de raisonnements toujours longs, quelquefois faux, des corollaires dont la démonstration se fait d’elle-même ».

Songeaient-ils à Evariste Galois, ces membres du jury de l’agrégation de mathématiques qui viennent de démissionner pour protester contre les actuelles conditions du concours ? Leur lettre collective vaut d’être lue en tout cas : 

https://listes.univ-rennes1.fr/wws/d_read/theuth/Demission-30-membres-jury-agreg-maths.pdf

Vincent Duclert

* Un autre grand intellectuel républicain, le très dreyfusard surveillant général de l'Ecole normale supérieure publia en 1903, dans les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, une Vie d'Evariste Galois.

14 février 2012

Les oubliés. Hommage à Tomkiewicz

Blog turz
Pédiatre, épidémiologiste, directeur de recherche à l’Inserm, chercheuse associée au Cermes, Anna Tursz est l’auteur d’une somme sur la maltraitance des enfants. Elle estime que ce problème de société, de morale et de santé publique, qui enferme enfants (et adultes) dans une logique insoutenable de violence, affecte entre 5 et 10% des enfants, dans toutes les classes sociales. Tout commence avec la mort suspecte des nourrissons de moins d’un an, dont elle propose une étude serrée. Puis elle établit l’état des connaissances sur la maltraitance, pour étudier ensuite le rôle et les priorités du système de santé. Enfin, elle s’interroge à juste titre sur les raisons de la persistance de la maltraitance et de sa méconnaissance en France. Une telle méconnaissance, que ce livre combat, justifie son titre, Les oubliés. Enfants maltraités en France et par la France (Seuil, 426 p., 20 €).

Anna Tursz a dédié cet ouvrage important et nécessaire à la mémoire de Stanislas Tomkiewicz, pédopsychiatre d’une générosité exceptionnelle qui n’a, écrit-elle, jamais abordé un enfant ou un adolescent, même délinquant, sans autre arme thérapeutique que le respect ». On regrette du reste, à lire cette forte dédicace, que l’histoire de la pédopsychiatrie soit finalement peu présente dans le livre. Elle permet souvent d’expliquer des phénomènes présents qui échappent. Pour autant l’hommage à ce médecin français, au destin exceptionnel, est une dette payée à un savant et combattant lui aussi méconnus. Qui connaît en effet Stanislas Tomkiewicz ? On se propose dans les lignes qui suivent de retracer le parcours d’un des nombreux étrangers « qui ont fait la France » et lui ont donné le meilleur d’eux-mêmes.

Blog tom 4
Né à Varsovie en 1925 dans une famille polonaise de la grande bourgeoisie juive, Stanislas Tomkiewicz survit adolescent à l’enfermement dans le ghetto de Varsovie. Il y passe même son baccalauréat en juin 1941. Déporté avec ses parents, il parvient à s’évader du train. Mais il est repris et déporté au camp de Bergen-Belsen. Libéré par les Anglais, il est rapatrié à l’hôtel Lutétia à Paris, « juste le temps d’un examen clinique qui le conduit au sanatorium pour deux ans », précise sa fille, la néphrologue Elisabeth Tostivint- Tomkiewicz (Internat de Paris, n°44). A cette époque il a vingt ans ; à l’exception de sa sœur et du fils de celle-ci, âgé de six ans, il est le seul survivant de sa famille. C’est alors que s’exprime cette personnalité qui fait toute la complexité de mon père : un mélange de force incomparable, nourrie de haine et d’orgueil, mais aussi d’humanité. Cette humanité, il la puise en partie dans le souvenir de Janusz Korczak, pédiatre avant-gardiste du ghetto de Varsovie, pionnier des droits de l’enfant, et dont il s’efforcera par la suite de faire connaître le travail. » De cette expérience, Stanislas Tomkiewicz tire le premier tome de ses mémoires, L’enfance volée (Calmann-Lévy, 1999), où il établit ce lien direct avec sa profession de psychiatre infanto-juvénile, « une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec les adolescents parce qu’on m’a volé mon adolescence… L’expression peut paraître abusive. On a toujours une adolescence, bien sûr : disons que la mienne, entre les murs rouges du ghetto de Varsovie et les barbelés de Bergen-Belsen, n’a pas été tout à fait normale ».

Le choix de la médecine et de la France accomplit la promesse qu’il a faite à ses parents, soucieux qu’il devienne « ein guiter Doktor » et qu’il vive dans la patrie des droits de l’homme. Dans l’incapacité de prouver qu’il est déjà titulaire du baccalauréat (tous ses papiers ayant disparu), il repasse son baccalauréat en 1947. Puis, vivant dans un foyer d’étudiant, il débute à Paris des études de médecine. Il réussit l’internat en 1956. Dès 1948, Madeleine Zay, la veuve de Jean Zay, soutient auprès du préfet de police sa demande de naturalisation. Mais le Conseil de l’ordre oppose son veto en raison de la judéité de Stanislas Tomkiewicz. Il ne sera finalement naturalisé que le 3 mai 1953. Il commence une carrière hospitalière bien qu’étant attiré par la recherche. Mais celle-ci est rejetée et méprisée par le milieu médical et les grands patrons. La clinique s’affirme à cette époque comme toute puissante. Soutenue en 1960, sa thèse de doctorat d’Etat en médecine porte sur troubles caractériels de l’enfant. D’abord chef de clinique en neuropsychiatrie à l’hôpital de la Salpêtrière, il rompt avec ce monde hospitalier archaïque dans sa prise en charge des malades, particulièrement les malades mentaux, de surcroit très anticommuniste alors que lui-même militait au PCF, et encore traversé de vives pulsions antisémites. Stanislas Tomkiewicz se rapproche alors des pédiatres travaillant avec les enfants en difficulté et les enfants dits « poly-handicapés ». En 1960, il obtient sa qualification en pédiatrie, puis en 1961 celle de neuropsychiatre. Il travaille pour l’hôpital spécialisé de La Roche-Guyon et devient psychiatre attaché au Centre familial de jeunes de Vitry, un foyer de semi-liberté pour adolescents. Menant de nombreuses recherches, il rejoint l’INSERM en 1965 et prend en 1975 la direction de l’unité 69 « Santé mentale et déviance de l’enfant et de l’adolescent » à Montrouge. Il devient aussi enseignant à l’université de Paris VIII-Vincennes. Il publie en 1987 L’Enfant et sa santé, premier ouvrage issu d’une collaboration entre des psychiatres et des médecins de santé publique. Son action déterminée contribue à la reconnaissance du droit des enfants et au vote de la loi d’orientation en faveur des personnes handicapées du 30 juin 1975 qui donne à l’enfant et à l’adulte handicapés un statut de citoyen. Rejetant le « biologisme » dans l’approche psychiatrique, soucieux de donner aux psychiatres des moyens et une reconnaissance, refusant la violence des institutions, Stanislas Tomkiewicz a introduit la notion de résilience dans le monde médical. Sur le plan politique, son adhésion au parti communiste s’achève en 1972. Ses combats humanistes le mènent à l’engagement contre la guerre d’Algérie et à la défense des persécutés. C’est la lutte finale etc., le second tome de ses mémoires paru en 2003 (La Martinière) évoque ces nombreuses luttes civiques.

Blog tom 2
Mobilisé pour une réforme radicale du système médical français et de santé publique, notamment après mai 68, Stanislas Tomkiewicz s’est battu pour le rapprochement de la recherche et de la clinique, la fin du mandarinat, et la reconnaissance du patient et de sa souffrance. Il a acquis avec ses travaux sur les enfants poly-handicapés et autistes et sur la délinquance juvéline une renommée mondiale. « Il demeure un exemple exceptionnel de psychiatrie définitivement atypique, un combattant d’une psychiatrie humaniste, à cœur ouvert, engagé à chaque instant dans le soin et dans la cité » (site de l’INSERM/Histoire). Dans un entretien accordé en mars 2001 à Suzy Mouchet et Jean-François Picard, il est revenu sur son choix de la France et de la médecine en 1945 : « un acte de volonté pure. A cette époque, le monde entier m’était ouvert, mais j’aimais la France et je voulais y rester, alors que je n’y connaissais personne. J’avais 19 ans et demi et il était évident pour moi que je deviendrai médecin. [...] Je suis médecin par la volonté de mon père, qui m’avait conditionné pour cela depuis ma naissance. Dès l’âge de six ans, mes parents m’ont donné des livres de médecine. Puis, vers neuf ans, j’ai lu "La vie de Pasteur" et "Les chasseurs de microbes". Or ces deux livres qui constituaient "ma bible" ne parlaient pas de médecins mais de chercheurs et, dans mon esprit d’enfant, j’ai fait la confusion ».

Ses amis l’ont surnommé TOM. C’est sous ce nom qu’a été créée une association, dans le but « d’assurer la continuité et la transmission des idées, des combats, de l’œuvre Stanislas Tomkiewicz ». Il est mort le 5 janvier 2003 à Paris.

Blog tom livre
« À l’époque où je dirigeais un service pour enfants arriérés profonds – « le rebut de l’humanité », comme disaient encore certains –, un étudiant en médecine est venu me trouver pour me demander une place d’interne. […] Il a vu tous ces enfants cassés, et, sur le chemin du retour, il m’a dit : « Tu sais, Tom, franchement, pas une seconde je n’imagine être psychiatre dans un endroit pareil. Pourquoi un homme comme toi travaille-t-il avec ces enfants-là ? » Je l’ai envoyé promener très méchamment. […] J’aurais pu répondre de meilleur cœur et plus simplement : « C’est parce que je les aime. » Mais il n’était pas question de dire aux autres, ni à moi-même une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec les adolescents parce qu’on m’a volé ma propre adolescence. » Incipit.

Vincent Duclert

voir le site Les amis de Tom : http://www.amisdetom.org/

09 février 2012

Les nouvelles classes moyennes

Blog maurin
L’essai de Dominique Goux et d’Eric Maurin consacré aux nouvelles classes moyennes est une plongée dans la société française, à travers l’analyse d’un « ensemble – grandissant- de catégories intermédiaires, situées à égale distance des plus pauvres et des plus riches ». Ces « nouvelles classes moyennes » qui sont nées des importantes mutations sociales des années 1980, « ont su maintenir leur position tout au long de ces dernières années, au terme d’une compétition sans merci pour les statuts professionnels les plus protégés, les quartiers de résidence les plus sûrs et les diplômes les plus recherchés. Aiguillonnées par l’inquiétude, elles sont les acteurs les plus résolus de la compétition qui s’est emparée de notre pays à la faveur de la crise économique et de la démocratisation scolaire. Incarnant à la fois une "France qui tient" et une "France qui monte", miroirs autant que modèles, elles reflètent les peurs et les espoirs de notre société, ses doutes et sa brutalité ».

Comme le montrent les auteurs, sociologue et économiste, les classes moyennes sont devenues un enjeu décisif, enjeu politique parce que force sociale active, inquiète, dynamique. Elles constituent des arbitres politiques de par leur place dans la société. La campagne présidentielle s’en saisit pour cela. Leur omniprésence occulte d’autres questions, celle du pouvoir de la richesse, et celle, à l’opposé, de l'état de « précariat », une situation décrite ici, « où la précarité professionnelle et sociale ne traduit pas une difficulté transitoire, mais un état permanent ». La lecture des Nouvelles classes moyennes (Le Seuil, coll. « La République des idées », 2012, 124 p., 11,50 €) propose sans conteste cette plongée dans la société française qu’annonce son introduction.

Vincent Duclert

 

07 février 2012

Pour une histoire politique de la folie

Blog murat
Professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie-Los Angeles, Laure Murat a déjà à son actif des livres importants (La Maison du docteur Blanche : histoire d’un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant, Lattès, 2001 ; Passage de l’Odéon : Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerres, Fayard, 2003 ; La Loi du genre : une histoire du "troisième sexe", Fayard, 2006). Elle a publié il y a quelques mois une passionnante et puissante étude, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie (Gallimard, 24,90 €). Le sous-titre est important surtout, car il s’agit bien d’une tentative de comprendre ce qu’est le délire des humains, notamment celui qui prend appui sur l’Histoire (au sens de « déroulement des événements, en particulier politique, et non la discipline qui l’étudie et en fait le récit » - d’où le titre du livre), au sein d’une enquête sur les formes d’institutionnalisation de l’asile au XIXe siècle avec, au cœur, un homme, le psychiatre Jean-Etienne-Dominique Esquirol, créateur de l’institution asilaire puisqu’il est à l’origine de la loi de 1838 obligeant chaque département à ouvrir un hôpital spécialisé. Au XIXe siècle, la raison l’emporte sur la folie et enferme les fous. Dans un préambule de 44 pages, un modèle du genre, Laure Murat dépouille toutes les questions qui viennent avec l’étude contemporaine de la folie et restitue l’épreuve que constitua pour elle la plongée dans les archives, particulièrement celles des registres d’observations médicales des grands asiles d’aliénés du département de la Seine au XIXe siècle, de la Révolution à la Commune, de Bicêtre à la Salpêtrière, de Sainte-Anne à Charenton. « Ce sont des grands livres – au propre comme au figuré – de la misère sociale, où échoue le destin de milliers d’hommes et de femmes, pour beaucoup issus de la classe ouvrière, qui ont souvent tout perdu avant d’avoir perdu la raison ». L’homme qui se prenait pour Napoléon est un grand livre, sur la perte et l’enfermement, remarquablement bien écrit et honoré du Prix Fémina-Essai à l'automne dernier.

Vincent Duclert

 

02 février 2012

La recherche biomédicale en danger

Blog even
Professeur émérite et ancien vice-président de l'université de Paris-5, ancien doyen de la faculté de médecine Necker et président de l'institut Necker, Philippe Even est un habitué des rayons de librairies et des cris d’alarme. Il est notamment l’auteur aux éditions du Cherche-Midi d’Avertissement aux malades, aux médecins et aux élus (2002) et de Savoirs et pouvoirs (2004). La somme qu’il a publiée, toujours au Cherche-Midi, en 2010, résonne de sa profonde actualité. La recherche biomédicale en danger (coll. « Documents », 534 p., 23, 50 €) est dédiée « à tous les chercheurs, [...] en particulier les jeunes, et ceux, si nombreux, qui sont "d’origine étrangère" et qui nous apportent tant. » Le ton est donné à cette démonstration d’un système national de la recherche biologique et médicale en voie de déclin accéléré, « rançon de trente ans d’illusions, d’erreurs et d’inaction », aux conséquences dramatiques, tant pour les chercheurs condamnés à l’immobilisme ou à l’exil que pour le rayonnement scientifique français désormais gravement compromis. Des évidences volent en éclat sous une plume incisive, celle de la recherche fondamentale qui n’aurait d’avenir qu’au sein de lourds laboratoires, celle de l’innovation qui ne procèderait que du travail collectif, celle de la recherche-développement qui n’aurait d’issue qu’au long des logiques d’actionnaires et de marchés, celle de la recherche programmée comme alpha et oméga de la science… La démonstration est extrême, parfois excessive, mais menée avec souffle et panache, avec culture et raisonnement. On ne s’étonnera pas que le modèle de savant choisi par Philippe Even soit le physicien et Prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes qui avait même promis de préfacer ce lourd essai. La mort brutale l’a empêché d’honorer sa promesse. Mais demeure son sens profond de la liberté de recherche qui traverse le livre et appelle les chercheurs à la dissidence, à la résistance.

Vincent Duclert

30 janvier 2012

Penser l'argent

Blog arg
Le thème de l’argent est au cœur de la campagne pour l'élection présidentielle en France. Face au « Président des riches » *, le candidat socialiste a confié son secret lors du meeting du Bourget le 21 janvier dernier, « ce secret que j’ai gardé depuis longtemps mais que vous avez sans doute découvert : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent. » **

Aussi, comme le soulignent une économiste, Laurence Duchêne, et un philosophe, Pierre Zaoui, tous les deux membres du comité de rédaction de Vacarmes, l’argent est-il d’essence politique. Et cette affirmation s’oppose à ceux, « techniciens de l’argent », qui refusent que l’argent soit une question et imposent « une sorte de consensus social pour ne pas penser l’argent ». Le plus curieux, soulignent les deux auteurs, est « qu’à maints égards ***, presque toute la philosophie [...] a souscrit elle aussi d’avance à un tel consensus ». S’attelant à penser l’argent autant que le consensus de son impensé, les auteurs de L’abstraction matérielle. L’argent au-delà de la morale et de l’économie, retiennent « ce qui se joue d’essentiel dans l’argent [:] c’est que lui seul permet de penser la manière dont s’articule l’économie intime de la jouissance, où tout apparaît marqué et irremplaçable, et sa négation absolue dans le champ de la production matérielle, où tout apparaît exploitable et substituable ». La seule solution ne peut alors reposer que sur l’articulation des deux sphères économique et morale, « c’est-à-dire sur la politique entendue comme ouverture du fantasme de chacun sur une scène publique où il redevient négociable, objet de délibération, et donc objet de décision, et d’affirmation plutôt que simple contrainte subie de l’extérieur ». Cette proposition donne tout le sens de l’essai ambitieux et réussi de Duchêne et Zaoui (La Découverte, « Hors collection Sciences humaines », 200 p., 18 €).

Vincent Duclert

* Une enquête des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sous-titrée : Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (la Découverte/Zones, 2010, 223 p., 14 €)

** et d’ajouter : « Je prends chaque regard comme une attente, chaque visage comme une curiosité, chaque poignée de main comme une rencontre, chaque sourire comme une chance. »

*** Sauf Georg Simmel « qui a eu le courage de la formule et qui a écrit une Philosophie de l’argent. Mais il était sociologue ». Et Pierre Klossowski dans un texte, La Monnaie vivante « dont l’obscurité et le jargon sont sans doute tout aussi formidables ».

26 janvier 2012

Les phares, tout un monde

Blog guig
Voici un petit livre de la fameuse collection « Découvertes » Gallimard, mais grand par son sujet et le traitement qu’en offre l’auteur, grâce à sa merveilleuse écriture et aux images choisies. Ceux qui connaissent Vincent Guigueno ou le suivent à travers ses recherches, savent sa passion pour la mer, la Bretagne * et les phares. Il en a fait son métier en tant qu’actuel responsable du patrimoine « Phares et balises » à la Direction des affaires maritimes du ministère de l’Ecologie, il en a fait des livres (Au service des phares, Presses universitaires de Rennes, 2001 ; Phares, 2005 ; Les plus beaux phares de France, 2011), il en fait des expositions comme celle, à venir, du musée national de la Marine (7 mars-4 novembre 2012) ou bien celle que constitue l’ouvrage dont nous parlons, les phares, gardiens des côtes de France (128 p., 13,20 €) et plus encore, conservatoire des imaginaires, des techniques, des politiques, et des lumières étendues sur les mers et les océans sans que jamais ces étoiles viennent Blog guig 2
s’éteindre. Blog gui 3

Sur une carte de France montrant, de nuit, le chapelet des phares, s’ouvre une citation de Jules Michelet très à propos : « C’est la France, après ses grandes guerres, qui prit l’initiative des nouveaux arts de la lumière et de leur application au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel [...], elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui entrecroisent leurs lueurs, les pénètrent l’une par l’autre. Les ténèbres disparurent de la face de nos mers. Pour le marin qui se dirige d’après les constellations, ce fut comme un ciel de plus qu’elle fit descendre. » C’est ainsi que Guigueno emprunte du tableau du vieil historien pour évoquer successivement l’ambitieuse politique française des phares et balises au début du XIXe siècle à même de rattraper voire de dépasser l’orgueilleuse Angleterre, le visionnaire Service des phares, ses ingénieurs intrépides, son savoir-faire, l’industrie de l’optique qui illumine Paris, et puis ceux qui servent au sens d’héroïques soldats jusqu’à leur retraite avec l’automatisation des feux en mer, le développement des systèmes de localisation par satellites et la centralisation des moyens au sein des CROSS, « version hexagonale des Marine Rescue Coordination Centers ». La révolution électronique n’a pas fait disparaître la nécessité de continuer d’éclairer les côtes de France et d’ailleurs, le naufrage du Costa Concordia le soulignant à l’envi, tragiquement.

Blog guig photo
Enfin, un dernier chapitre, remarquable, illustre et démontre à la fois la place si importante que les phares occupent dans les imaginaires individuels, collectifs, nationaux. Guigueno s’attache à ces images qui ont redonné vie aux phares et balises, au moment même où ceux-ci perdaient leur âme en entrant dans le monde de l'automatisation, telle la photographie de Jean Guichard, prise en mer d’Iroise le 23 décembre 1989, et qui a servi d'illustration de couverture pour l'ouvrage de 2005 : « elle montre le gardien du phare de la Jument, sortant sur le chemin de ronde tandis qu’une vague monstrueuse déferle sur la tour ». Cette position sur l’extrême front fera que le repli des combattants pour cause d’automatisation provoquera un fort malaise chez les gardiens de phare, particulièrement dans les phares de la mer d’Iroise qualifiés d'« enfers » par opposition aux phares à terre (les « paradis ») ou dans les îles (les « purgatoires »). La contestation sera si profonde que Le Canard enchaîné titrera, en 1995 : « Le pouvoir balise » !

Vincent Duclert

*Il est quand même le seul chercheur parisien à porter en tout temps le réglementaire pull marin breton.

 

19 janvier 2012

La civilisation du journal

Blog kalifa
Quatre maîtres d’œuvre, trois équipes de recherche, soixante collaborateurs, quatre éditrices de la petite et vaillante maison du Nouveau monde ont assuré la réalisation d’une somme considérable faisant du monde du journal français au XIXe siècle une « civilisation ». Dirigée par Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant, cette « histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle » s’ouvre sur une forte proposition se saisissant de ce concept de « civilisation du journal ». Et en illustration, bien sûr ( !), la Une de L’Aurore du 13 janvier 1898 avec, en pleine page, le « J’Accuse… ! » d’Emile Zola (1762 p., 39 €) :

"Cet ouvrage est né d'une conviction simple et partagée : l’essor du journal (et de la lecture périodique en général), en raison du caractère massif de sa production, de l'ampleur de sa diffusion et des rythmes nouveaux qu'il impose au cours ordinaire des choses, tend à modifier profondément l'ensemble des activités (sociales, économiques, politiques, culturelles, etc.), des appréciations et des représentations du monde, projetées toutes ensemble dans une culture, voire dans une « civilisation » de la périodicité et du flux médiatique. Et c'est au cœur du XIXe siècle que ce processus, entamé de plus longue date, mais accéléré alors par les transformations économiques et les confrontations idéologiques dont le journal est aussi l'instrument, trouve les conditions de sa réalisation. Pleinement achevée à l’aube de la Grande Guerre, cette inscription du pays dans un cadre désormais régi par le principe de récriture et de la lecture périodiques constitue une mutation anthropologique majeure, aux sources de notre modernité « médiatique », et qui n’a jamais vraiment été étudiée en tant que telle. En parlant de « civilisation du journal », nous souhaitons en quelque sorte inverser le postulat de Georges Weill, qui entendait étudier l'impact de la civilisation sur l’émergence du journal. On voudrait ici mesurer les effets du journal sur la marche de la société, et parler de civilisation du journal au même titre que Lucien Febvre parlait, dans L'Encyclopédie française, de « civilisation du livre ». Après tout, c'est bien le journal, et non le livre, qui s'est approprié le terme de « presse », alors qu'il aurait tout aussi bien pu convenir au second. Ou, pour dire les choses autrement, nous tenterons de répondre à cette question de Henri Berr qui s'interroge, en préface à Georges Weill en 1934: « Le progrès de la presse est éclatant. Mais le progrès par la presse ? ».

Le XIXe siècle n'est évidemment pas, au regard de la presse, une séquence homogène. Deux âges, deux régimes culturels, semblent s'y succéder, que l’on peut décrire et analyser de façons très diverses. Opposer, par exemple, un journal contrôlé à un journal libéré, ou une presse d'opinion à une presse d'information, une diffusion restreinte à une diffusion de large circulation, une sphère publique et bourgeoise, fondée sur la discussion et le raisonnement, à une sphère du marché et de la consommation. La chose est évidente et il n'est pas utile de s'y attarder. Pourtant, une analyse plus fine de la chronologie montre que ce constat n'interdit nullement de considérer le siècle dans son entier."

 

Ce billet et le suivant correspondent au 700e texte publié sur le Blog des Livres de La Recherche depuis sa création. Il fallait bien, pour cet événement, rendre hommage au journal et au livre.

Vincent Duclert

 

 

Format .2

Blog point 2
On pense parfois que l’innovation se concentre sur le livre électronique. C’est une vue de l’esprit. Pour preuve le format .2, un concept inventé par l’imprimeur et éditeur néerlandais Jongbloed et développé par des éditeurs français dont le Seuil. Cette maison a notamment adapté à ce format révolutionnaire Le poète, un policier phare de l’œuvre de Michael Connelly. Il s’agit d’un livre papier bible qui s’ouvre vers le haut (et non à droite) : déployé, l’ouvrage présente une seule pleine page (et non deux). Refermé, sa taille n’excède pas deux cartes de crédit mise cote-à-cote. Outre cet encombrement réduit (le livre tient dans une poche), l’avantage immédiat consiste dans une très agréable prise en main. On peut sortir le livre dans n’importe quelles conditions et se replonger aussitôt dans l’enquête incroyable du journaliste de Denver Jack McEvoy, aux prises avec « le tueur en série le plus génial de tous les temps » - enfin, c’est ce que dit la IVe de couverture. (981 p., 13 €, dans toutes les librairies).Blog point 2 suite

16 janvier 2012

Puissance de l’enquête. Une arme contre les négationnismes

Blog trévi

Le 6 avril 1994, l’avion transportant le président du Rwanda Juvénal Habyarimana était abattu à son approche de l’aéroport de Kigali par deux missiles courte-portée. Le lendemain débutait le génocide déclenché par les extrémistes hutus contre les Hutus modérés et la minorité tutsi, entrainant la mort de 800 000 personnes en trois mois par l’application de procédés de destructions et de supplices rarement rencontrés dans l’histoire. Leurs auteurs s’employèrent aussitôt à dissimuler l’ampleur de leurs crimes et la nature génocidaire de leurs actes. Puis, lorsque la minorité tutsi qui avait survécu revint au pouvoir au Rwanda, les génocidaires accusèrent les Tutsis d’avoir fomenté le génocide à cette fin * et d’avoir été, à l’origine les auteurs de l’attentat déclencheur. Le négationnisme du génocide rwandais dépassait en cynisme et mystification le négationnisme déjà très agressif du génocide arménien. La vérité sur l’attentat du 6 avril devint ainsi cruciale pour établir les responsabilités et définir les coupables du génocide. Et c’est là où la procédure de l’enquête révéla toute sa puissance heuristique et morale.

Grâce à la ténacité des familles de l’équipage français du Falcon 50 présidentiel, une instruction avait été ouverte en France et confiée au juge Jean-Louis Bruguière. Celui-ci conclut, au terme d’une enquête conduite depuis Paris, sans déplacement sur les lieux de l’attentat, à la responsabilité des rebelles tutsi (FPR) et il lança neuf mandats d’arrêt internationaux contre de hauts responsables du FPR au pouvoir à Kigali. Le Rwanda riposta en rompant ses relations diplomatiques avec la France puis en procédant à la rédaction d'un rapport officiel sur le rôle controversé de la France au Rwanda à l'époque du génocide (Commission Mucyo). Entre temps, avec les conclusions du rapport Bruguière, les thèses négationnistes se renforcent et obtiennent une sorte de droit de cité dans l’opinion publique, notamment française et belge.

Le juge Bruguière parti à la retraite, son successeur, le magistrat anti-terroriste Marc Trévidic est chargé de clore le dossier. Avec sa collègue la magistrate Nathalie Poux, il décide alors de reprendre toute l’enquête et se donne pour cela les moyens intellectuels, techniques et humains - comme la volonté de rechercher et démontrer la vérité. Il réalise un déplacement in situ, sur les lieux du crash, en emmenant avec lui sept experts : trois spécialistes en aéronautique, deux géomètres, un balisticien et un acousticien. Cette équipe analyse les débris de l’avion et les témoignages recueillis sur la chute de l’avion mais aussi sur le bruit et la lumière signalant le lancement des deux missiles.

Blog trev poux afp
Les conclusions du rapport Trévidic-Poux, qui ont été rendues publiques mardi 10 janvier à Paris, établissent que les deux missiles ont été tirés depuis le camp militaire de Kanombe en partie contrôlé par des ultras du régime recherchant à tout prix le basculement du Rwanda dans la guerre civile et la liquidation des Hutus modérés et des Tutsis. Le rapport démontre à l’inverse que les missiles n’ont pas pu être tirés depuis la ferme de la colline de Masaka occupée par des rebelles tutsi. Des militaires français et belges présents dans le camp militaire ont constaté, dans leur environnement immédiat, les effets des deux tirs de missiles, bruit de l’explosion du départ des coups puis vision de la boule de feu. Or, comme le relève Christophe Boltanski dans Le Nouvel Observateur (12 janvier 2012), « il apparaît hautement improbable que les militaires aient pu percevoir le souffle de missiles tirés à 3,7 kilomètres de là, à Masaka. La vitesse de la lumière étant 1 million de fois plus rapide que celle du son, ils auraient dû voir l’avion exploser avant d’entendre les roquettes. »

Ce n’est que l’une des preuves accumulées par les enquêteurs pour démontrer que les tireurs se situaient dans le camp de Kanombe ou à proximité immédiate, et certainement pas à la ferme de Masaka. Cette vérité établie a une conséquence historique et politique considérable. En dédouanant les rebelles tutsi de la responsabilité de l’attentat, elle détruit la thèse négationniste qui voulait que la preuve de la culpabilité tutsi du génocide tutsi soit apporté par leur responsabilité dans l’attentat du 6 avril 1994. Cette vérité établie possède une autre conséquence, cruciale elle aussi, en ce que la planification du génocide par les extrémistes hutus s’impose dans son organisation criminelle. Cette enquête remarquable du juge Trévidic ** inflige ainsi une double défaite aux négationnistes du génocide rwandais de la même manière qu’elle rappelle la puissance de l’enquête et la valeur du savoir démontré. Mais ces derniers n'ont pas tardé à réagir en portant le soupçon sur les méthodes et les experts, et en suggérant qu'il s'agissait là d'une opération politique facilitant le rapprochement voulu par Nicolas Sarkozy entre Paris et Kigali.

La lutte contre les phénomènes négationnistes suppose ce travail d’enquête et d’établissement d’une vérité à laquelle il est possible d’aboutir. Tout n’est pas simple reconstruction ou interprétation. Les faits existent, et notamment les 800 000 morts commis en vertu d’une injonction et d’une réalisation génocidaires. La connaissance de cette histoire est particulièrement essentielle dans un pays, la France, dont le rôle à cette époque au Rwanda n’est pas encore pleinement établi faute d’une volonté politique (elle progresse néanmoins avec la position récente de Nicolas Sarkozy qui diverge de celle de son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé – déjà en charge du Quai d’Orsay en 1994) et de chercheurs en nombre suffisant. Ils ne sont qu’une poignée en France. Ils réalisent pourtant un travail capital qu’atteste le récent dossier de la revue Esprit coordonné par l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau et le juriste Antoine Garapon *** (mai 2010 (pp. 80-171).  

Vincent Duclert

* On sait qu’avant même l’attentat, les extrémistes hutu dénonçaient les attentats à venir des Tutsi et leur volonté de « prendre le pouvoir par les armes » (déclaration du 3 avril à la radio des « Mille Collines », cité par Libération, 11 janvier 2012)

** On apprend au même moment qu’il est en butte aux brimades de sa hiérarchie (Libération, 13 janvier 2012, http://www.liberation.fr/depeches/01012383135-le-juge-antiterroriste-marc-trevidic-objet-de-brimades-saisit-le-syndicat-usm ) - laquelle nie toute pression (http://www.liberation.fr/societe/01012383207-la-hierarchie-du-juge-trevidic-nie-toute-pression ).

*** Il publie dans ce numéro une réflexion majeure, « Peut-on imaginer une prévention internationale des génocides ? » (pp. 160-171).

Clichés AFP (Fred Dufour pour le premier)