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20 novembre 2009

L'économie et la planète

Blog regard
Les recommandations des deux anciens Premiers ministres Michel Rocard et Alain Juppé chargés de la réflexion sur le projet d’ « emprunt national » décidé par Nicolas Sarkozy constituent une forme de réponse à la question posée par la revue Regards croisés sur l’économie : « Les économistes peuvent-ils sauver la planète ? » (La Découverte, n°6, novembre 2009, 263 p., 12,50 €).

En décidant de fixer, comme priorités pour l’usage de ces fonds, l’enseignement supérieur et la recherche, ou le développement des énergies décarbonées et l’économie du recyclage, la France peut jouer un rôle important dans ce défi du sauvetage de la planète - à condition toutefois de penser au-delà des frontières et d’assumer un devoir de solidarité envers les nations et les populations pauvres de la planète.

Vincent Duclert

18 novembre 2009

Le rayon vert

Blog rayon vert
Un phénomène optique rendu célèbre par Jules Verne puis par le cinéaste Eric Rohmer et l’observatoire du Pic du midi voici deux éléments scientifiques qui servent de base au récit écrit et dessiné par Frédéric Boilet il y a près de vingt deux ans et qui vient juste d’être réédité – l’ouvrage peu diffusé était devenu un classique mais que peu de lecteurs avaient pu lire. Dans une postface, l’auteur explique la place de cet album dans son parcours. Jeune dessinateur de bandes dessinées dans un style franco-belge orthodoxe, il décide au milieu des années quatre-vingt de se lancer dans un récit plus personnel qui annonce alors le renouveau du genre tout entier et dont Boilet est un des acteurs majeurs avec entre autres ces albums mettant en abîme sa découverte et sa vie au Japon (Le Rayon Vert, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009 [1987], 55 p., 14 €).

Le rayon vert raconte l’histoire d’un jeune homme arrivant pour être guide touristique sur l’observatoire pyrénéen, décrit assez précisément. L’aspect monacal du pic et en même temps la confrontation de la vie des chercheurs avec la présence des touristes, les kilomètres de couloirs souterrains, l’ivresse des hauteurs sont autant d’éléments qui marque le récit pour lequel l’auteur avait vécu quinze jours sur le pic. Mais dans l’histoire un orage semble provoquer pour le nouveau venu des troubles et lui rappeler des réminiscences d’une expérience traumatique vécue enfant dans la cathédrale de Strasbourg. Le jeu sur les couleurs joue ici à plein d’autant que pour la réédition de cet album celles-ci ont été restaurées. La recherche du rayon vert trouve, comme chez l’écrivain du XIXe siècle, un rapport particulier avec la recherche de la vérité. Si le dessin est réaliste, on note le travail impressionnant sur la construction du récit et sur la mise en page des planches.

Alain Chatriot

17 novembre 2009

Le mythe de l'identité nationale

Blog méran
Régis Méran est l’auteur, en mars dernier aux éditions Berg, d’un essai très documenté, Le mythe de l’identité nationale (191 p., 19 €). Car il y a bien un « mythe », explique ce chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture (Lahic/Iiac). La proposition d’ « identité nationale » - telle qu’elle est véhiculée depuis la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et relancée ce 25 octobre par le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire dans le cadre de son « Grand débat sur l’Identité nationale », s’ancre en effet sur une conception totalement archaïque de l’anthropologie que les anthropologues, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont récusée et combattue *. On le sait, l’idéologie du national s’encombre rarement de l’éthique de la connaissance. C’est précisément sur cette base qu’il faut la rejeter, dans un pays forgé aussi par l’autonomie de la pensée intellectuelle et scientifique.

Vincent Duclert

*Voir le billet du 9 novembre consacré à Claude Lévi-Strauss

13 novembre 2009

« Ce qui échappe aux mots »

Blog soulages
Pierre Soulages est exposé à Paris au centre Georges Pompidou jusqu’au 8 mars 2010. Le « peintre du noir et de la lumière » est exposé aussi dans un remarquable livre d’art, Soulages. 90 peintures 90 peintures sur papier Gallimard, 256 p., 95 €), dû au linguiste Pierre Encrevé, ami de l’artiste et le meilleur spécialiste de son œuvre. Il s’agit de la réédition augmentée, en un volume tête-bêche, de deux ouvrages parus séparément en 2007 et aujourd’hui épuisés. Les œuvres présentées ont été choisies par l’auteur avec l’artiste, parmi les 1 400 toiles et les 600 papiers (majoritairement inédits) que celui-ci a réalisés en soixante ans de peinture.

Les deux introductions de Pierre Encrevé sont triplement intéressantes. Elles présentent le peintre et son œuvre tant sur toile que sur papier, et sondent l’entrelacs des deux supports dans le travail de création. Elles explorent la pratique picturale et la relation de la couleur noire et de la lumière (« et de leur indissociabilité ») qui caractérise la peinture de Pierre Soulages. Ces analyses de Pierre Encrevé, composées dans un art littéraire abouti, s’interrogent enfin sur le sens d’une telle démarche esthétique visant à s’élever au-dessus des mots pour saisir le secret du monde. « Ce qui échappe aux mots, ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela qui m’intéresse », dit Pierre Soulages. Il était normal qu’un linguiste, auteur, avec Michel Braudeau, de Conversations sur la langue française, relève le défi de cette connaissance.

Vincent Duclert

10 novembre 2009

« Je suis libre »

Blog gossiaux
Le monde s’est donc réveillé ce matin après un événement aussi attendu que ne l’était pas celui que l’on commémore, la chute du Mur de Berlin. Il est certain que cet événement a représenté un recul des tyrannies d’Etat, du délire idéologique et du cynisme des relations internationales. Les Allemands s’en sont souvenus puisque leur réunification s’est faite très largement sur une idée politique de la démocratie plus que sur celle de la nation retrouvée. Ce progrès de la démocratie n’a pas accompli toutes ses promesses, et le désenchantement est souvent au rendez-vous des anciens pays de l’Est, comme l’atteste notamment l’excellent collectif dirigé par Doris Petric et Jean-François Gossiaux, Europa mon amour. 1989-2009 : un rêve blessé (éditions Autrement, coll. « Frontières », 288 p., 22 €). Il n’empêche, avec l’effondrement du Mur de Berlin, un continent de possible s’est ouvert. Les sociétés de l’Est ne sont plus enfermées dans des carcans totalitaires. Le désenchantement peut être surmonté, à condition d’une prise de conscience collective et critique à laquelle les chercheurs peuvent contribuer. C’est une vision idéale mais nécessaire à conserver comme horizon d’attente.

Blog marzi
Des réussites, des œuvres, témoignent de la pensée de la démocratie et de l’expérience de l’Europe porteuses d’avenir et de bonheur présent. Il s’agit notamment des albums extraordinaires de la jeune Polonaise Marzena Sowa (« Marzi ») et de son compagnon le dessinateur Sylvain Savoia. Elle raconte, et lui illustre, son enfance en Pologne. Les éditions Dupuis viennent de publier l’intégrale Tome 2, …..1989 (238 p., 25 €). C’est un livre extraordinaire, à garder dans sa bibliothèque toute sa vie. « Marzi » évoque son monde pour mieux comprendre celui de tout un peuple, d’un pays qui est le sien et d’une maison qui est maintenant celle de la liberté, partout en Europe où elle vit désormais. « De mon pays à ma maison » clôt ce très bel album, poignant et juste. De ce texte joliment illustré, nous citons ici deux passages qui lui ressemblent, et qui parle de l’identité présente de Marzi, une identité démocratique au sens plein et enveloppant du terme.

« Je suis Marzi, je raconte Marzi, mais Marzi n’est pas que mon histoire. Néanmoins, je n’incarne pas la Pologne, ni l’histoire de la Pologne, je raconte juste ma version, mes souvenirs, tout est subjectif, tout est mien, je ne prétends rien, j’essaie de rester moi-même et raconter le monde à travers moi-même, le bleu-gris de mes yeux, mes lentilles. [...] Alors qui suis-je ? Ma tête explose. Polonaise, peut-être même slave. Un peu française et belge sur les bords. Peut-être même italienne et hispanisante depuis quelque temps. Européenne. Je suis tout ce que je veux. Je suis libre. A la maison, mon chat m’accueille en miaulant. En quelle langue ? En polonais, je dirais. Cette nuit, je dormirai dans des draps démocratiques. »

Vincent Duclert

09 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss, in memoriam

Blog lv
Philippe Descola, professeur au Collège de France, avait rendu compte dans les Pages Livres La Recherche, du temps où je les dirigeais, du volume de la Pléiade qui avait été consacré à l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss. Nous republions ci-dessous, en hommage à l’anthropologue disparu, ce texte important. Philippe Descola est revenu aussi, dans l’actualité de la mort de Claude Lévi-Strauss, sur le projet sarkozyste d’ « identité nationale ». Répondant aux questions du Monde (partenaire de La Recherche pour tout un ensemble d’initiatives sur les sciences et leur vulgarisation), il a montré comment la pensée lévi-straussienne pouvait être lue comme une protestation argumentée et rationnelle contre cette idéologie du national Nous publions plus bas le début de cet entretien mené par Mathilde Gérard, paru dans l’édition datée du 4 novembre.

Vincent Duclert

Une science des qualités sensibles

par Philippe Descola

Claude Lévi-Strauss, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, 2128 p., 71 €.

Il faut saluer l’entrée de Claude Lévi-Strauss dans la Bibliothèque de la Pléiade comme une consécration à la hauteur de l’influence que le célèbre anthropologue exerce sur la pensée contemporaine. Parmi les savants, Pascal et Buffon avaient bien été accueillis dans cette prestigieuse collection avant lui, toutefois moins en raison de leurs mérites scientifiques que pour leur contribution à la littérature et à la philosophie. Ce n’est pas le cas pour Lévi-Strauss, certes l’un des grands écrivains en langue française du XX° siècle, mais aussi et surtout la figure majeure de l’anthropologie de cette époque, et celui qui a permis que ce rameau encore vert des sciences sociales et humaines renouvelle avec éclat, et en s’appuyant sur un luxe de données empiriques, les questions épistémologiques et morales que l’anthropologie philosophique abordait jadis de façon spéculative. Le choix des textes retenus par Lévi-Strauss pour composer cette édition montre bien que c’est cet apport scientifique qu’il a d’abord voulu mettre en exergue, chacun des livres illustrant une manière particulière, et souvent assez technique, de faire ‘parler’ les faits ethnographiques. Le volume est scandé par quatre étapes du cheminement intellectuel de Lévi-Strauss. Il débute avec Tristes Tropiques, le plus célèbre et le plus accessible de ses ouvrages, inclassable vagabondage autobiographique à mi-chemin entre l’humanisme incisif des Essais de Montaigne et la chronique savante et tendre de l’altérité exotique. Le deuxième bloc a une tournure plus philosophique : il regroupe deux ouvrages indissociables, Le Totémisme aujourd’hui et La Pensée sauvage, dans lesquels Lévi-Strauss explore les logiques intellectuelles des peuples sans écriture, montrant avec un virtuosité étourdissante comment les qualités ‘secondes’ (les impressions sensibles que la perception dépose en nous) peuvent fournir la matière de constructions mentales aussi complexes et rigoureuses que celles dans lesquelles les sciences s’engagent lorsqu’elles traitent des qualités mesurables du réel. Le troisième bloc est constitué par ce que Lévi-Strauss a appelé ‘les petites mythologiques’, c’est-à-dire trois livres – La Voie des masques, La Potière Jalouse, Histoire de Lynx – qui complètent sur des points particuliers l’imposante enquête sur les mythes dont il a livré les résultats dans les quatre volumes des Mythologiques, permettant ainsi, à qui n’aurait pas le loisir ou le courage de s’immerger pendant deux mille pages dans un océan narratif saturé de plantes, d’animaux et de tribus aux noms mystérieux, de comprendre sur quelques exemples comment ‘fonctionne’ l’analyse structurale des mythes et l’extraordinaire rendement qu’elle peut avoir pour éclairer des questions en apparence aussi dissemblables que l’iconologie des masques amérindiens, les ressorts de la jalousie ou la tragédie de la conquête des Amériques. Le dernier livre, Regarder écouter lire, ressaisit le fil de l’art qui traverse toute l’œuvre de Lévi-Strauss, mêlant l’analyse des chefs-d’œuvre d’Occident à ceux des autres civilisations dans une démonstration magistrale de ce que l’analyse structurale est aussi, et peut-être même en premier lieu, une esthétique. L’édition est admirable : non seulement Lévi-Strauss lui-même a révisé ses textes – et rajouté quelques notes, dont certaines témoignent d’un intéressant rapprochement avec Auguste Comte –, mais les cinq auteurs des copieuses notices et présentations, stimulés sans doute par leur objet, font partager au lecteur leur grand savoir avec un rare et joyeux bonheur d’expression. Bref, un classique, c’est-à-dire une œuvre d’une telle audace qu’elle s’est libérée de l’actualité, autorisant ainsi que l’on y revienne constamment puiser de quoi stimuler la pensée.


Quand Lévi-Strauss dénonçait l'utilisation politique de l'identité nationale. Entretien avec Philippe Descola pour Le Monde

En 2005, Claude Lévi-Strauss prononçait un discours mettant en garde contre les dérives de politiques étatiques se fondant sur des principes d'identité nationale. "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent", disait-il. Pour Philippe Descola, professeur au Collège de France et qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, "c'est la double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui a conduit Lévi-Strauss à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale".

En quoi la pensée de Lévi-Strauss éclaire-t-elle l'actuel débat sur l'identité nationale ?

Philippe Descola :

Lévi-Strauss a été très marqué dans sa vie personnelle par l'échec des démocraties européennes à contenir le fascisme. Alors qu'il avait été tenté par une carrière politique – il était un des espoirs de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) lorsqu'il était étudiant et avait tenté de mener une campagne électorale dans les années 1930, interrompue par un accident de voiture –, il a expliqué par la suite qu'il s'était senti disqualifié pour toute entreprise politique pour n'avoir pas su comprendre le danger des idéologies totalitaires pour les démocraties européennes. Il a également été contraint à l'exil par les lois raciales de Vichy, donc il a pu mesurer, dans sa vie et dans sa personne, ce que signifiait l'adoption par des Etats de politiques d'identité nationale.

Par ailleurs, toute son expérience d'ethnologue montre que l'identité se forge par des interactions sur les frontières, sur les marges d'une collectivité. L'identité ne se constitue en aucune façon d'un catalogue de traits muséifié, comme c'est souvent le cas lorsque des Etats s'emparent de la question de l'identité nationale. Les sociétés se construisent une identité, non pas en puisant dans un fonds comme si on ouvrait des boîtes, des malles et des vieux trésors accumulés et vénérés, mais à travers un rapport constant d'interlocution et de différenciation avec ses voisins. Et c'est cette double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui l'a conduit à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale.

Le thème de la diversité culturelle lui était cher. Or ses écrits n'ont pas toujours été très bien compris, notamment Race et Culture, dans lequel il affirme le droit de chaque culture de se préserver des valeurs de l'autre…

Claude Lévi-Strauss a été un des artisans, après la guerre, de la construction d'une idéologie à l'Unesco qui rendrait impossible les horreurs de la seconde guerre mondiale et ce qui l'avait provoquée : le racisme et le mépris de l'autre. C'est dans ce cadre qu'il a rédigé deux ouvrages. Le premier, Race et Histoire, met en forme le credo de l'Unesco : il n'y a pas de race. S'il existe des différences phénotypiques, celles-ci n'ont aucune incidence sur les compétences cognitives et culturelles des différentes populations. Ce qui compte, c'est la capacité à s'ouvrir à autrui et à échanger de façon à s'enrichir de la diversité culturelle.

Le deuxième texte, Race et Culture, visait à préciser certains aspects du premier, mettant l'accent sur le fait que pour qu'il puisse y avoir échange et contraste entre sociétés voisines, il faut qu'elles conservent une certaine forme de permanence dans les valeurs et les institutions auxquelles elles sont attachées. Lévi-Strauss voulait souligner que l'échange n'implique pas l'uniformisation. Quand il est entré à l'Académie française, on lui a reproché d'intégrer une institution vieillotte. Or il répondait que les rites et les institutions sont fragiles et que par conséquent, il faut les faire vivre. Il portait, sur les institutions de son propre pays, un regard ethnographique, le "regard éloigné", celui que l'on porte sur des sociétés distantes.

05 novembre 2009

Neandertal

Blog breuv
Dans la plus pure tradition de « La guerre du feu », Emmanuel Roudier poursuit sa trilogie « Neandertal » avec le deuxième volume Le breuvage de vie (Delcourt, 56 p., 13,95€, 2009). Il a eu l'idée originale de placer l'action à une époque où l'Europe était le domaine exclusif de Neandertal. Le héros, Laghou, ne rencontre donc d'autres hommes que ses congénères. Pas de rencontre interspécifique avec les hommes modernes, donc. Mais, alors qu'il circule de tribu en tribu, Laghou découvre que celles-ci sont, en quelque sorte, spécialisées : dans l'une, on sait tailler le « cristal de chasse », but premier de sa quête ; une autre détient les secrets d'une panacée, le « breuvage de vie », qui donne son titre à ce tome 2 ; une autre encore est formée d'hommes roux et à la musculature très développée. Avec tous ceux là, il fera alliance. Avec la tribu cannibale, en revanche, l'entente est plus difficile. Comme avec ses propres frères d'ailleurs, comme nous le montrait déjà le tome 1.

De l'aventure de bonne facture, donc, qui met en scène des Neandertal tels que les voient aujourd'hui nombre de spécialistes : des capacités cognitives et physiques identiques aux nôtres, des traditions culturelles, un langage. Sans être trop didactique, l'auteur reconstitue quelques scènes avec un grand souci de précision. Taille du silex, fabrication des armes, techniques de chasse, abris de campagne : tout est puisé aux meilleures sources archéologiques. Un anachronisme quand même : Neandertal a effectivement fabriqué des parures avec des dents d'animaux percées, mais seulement beaucoup plus tard. Les colliers offerts en cadeau page 10 ne sont pas vraisemblables. A l'époque où se situe l'action, son usage du symbolisme se résumait, pense-t-on, à des peintures corporelles (on a retrouvé les blocs de colorants utilisés) même si on ne peut exclure d'autres production périssables : les plumes fixées dans les cheveux de l'héroïne, et qui lui donnent un air d'indienne de western, sont de l'ordre du possible.

On attend avec impatience le troisième et dernier tome de cette aventure. Et on espère que la veine préhistorique de l'auteur ne s'arrêtera pas là.

Luc Allemand

03 novembre 2009

Une riche synthèse sur l’histoire du CNRS

Blog denis
La célébration des soixante-dix ans du CNRS offre au lecteur une belle synthèse écrite par un historien, attaché scientifique au Comité pour l’histoire du CNRS, dont le livre condense les travaux du Comité pour l’histoire du CNRS– les notes citent en particulier beaucoup d’articles des Cahiers pour l’histoire du CNRS et de La Revue pour l’histoire du CNRS ou des documents issus des trois précieux volumes de l’Histoire documentaire du CNRS. Dans un style très alerte, avec de nombreuses citations de documents ou d’entretiens, Denis Guthleben propose un récit chronologique très informé qui est dans la continuité du renouvellement récent de l’histoire des politiques scientifiques – entre autres les livres de Jean-François Picard, Michel Pinault, Dominique Pestre, Diane Dosso ou Vincent Duclert. Il est juste dommage que les analyses de Paul-André Rosental sur la naissance de l’INED ou celles d’Amy Dahan Dalmedico sur l’INRIA n’aient pas été intégrées dans le raisonnement ce qui aurait aidé à mieux inscrire le CNRS dans le complexe paysage français des institutions scientifiques (Histoire du CNRS de 1939 à nos jours. Une ambition nationale pour la science, Paris, Armand Colin, 2009, Préface d’André Kaspi, 431 p., 38 €).

L’objet n’est pas si simple pour l’historien entre histoire des sciences, histoire des politiques publiques et histoire interne d’une institution. Les grandes étapes de l’histoire de l’organisme sont bien décrites : la création, les années d’Occupation, la renaissance à la Libération, les conséquences des initiatives gaullistes avec entre autres la création de la DGRST, les mutations des années soixante-dix et quatre-vingt. Enfin, un épilogue insiste sur un « paysage en évolution constante » et signale le retour régulier des discussions sur la suppression de l’organisme. Ce récit permet aussi de parcourir l’histoire des différentes disciplines et particulièrement celles qui ont été marqués par les membres du CNRS, et au premier titre la physique puis la biologie.

On ne peut décrire ici en détail tous les apports du livre. On signale juste le cas particulièrement passionnant de la figure du géologue Charles Jacob, le responsable du CNRS durant les années de la Seconde Guerre mondiale. Grâce aux papiers personnels de ce scientifique déposé à l’Institut, on comprend beaucoup mieux tout à la fois sa grande proximité avec le gouvernement du maréchal Pétain et toutes les difficultés de l’organisme pendant le conflit.

L’ensemble des grandes questions de l’histoire du CNRS est bien présenté que ce soit les rapports difficiles récurrents entre Enseignement supérieur et organismes de recherche, les enjeux liés à la vie politique française, le délicat sujet des budgets de la recherche ou le débat majeur sur les statuts des chercheurs. Le livre montre ainsi le rôle joué à des moments précis par le regard des grands corps de l’Etat sur le CNRS que ce soit à l’occasion d’un rapport de l’Inspection des Finances ou d’une décision du Conseil d’Etat. Le livre réussit à rendre compte de nombreuses polémiques et ne propose pas ni une vision hagiographique ou pacifiée de l’histoire de l’institution. Un utile index se révèle précieux. On regrettera juste que les images qui sont proposées dans un cahier central ne soient que purement illustratives et que des éléments bibliographiques trop sommaires soient mentionnés sur le rabat de la couverture.

Alain Chatriot

02 novembre 2009

Une planète qui ne tourne pas rond

Blog bouchard
Une planète rocheuse, en orbite à une distance convenable autour d'une étoile de type solaire, pourvue d'une atmosphère respirable : c'est un ingrédient indispensable aux récits de science-fiction mettant en scène des pionniers de l'espace. Je m'étonne d'ailleurs régulièrement, en lisant ce type de roman, de l'inconscience, ou de la chance, de ces expéditions qui quittent la Terre souvent sur la foi d'observations très parcellaires. Les distances interstellaires rendent prohibitifs les délais d'envoi d'une sonde ou d'une première expédition réduite : le temps que les informations reviennent, les promoteurs de l'expédition seront morts depuis longtemps, et leur souvenir risque fort d'être oublié. Mais quand même !

Les téméraires colons de L'étoile flamboyante (Nicolas Bouchard, Editions Mnémos, 2009, 300 p., 21 €) sont donc partis, dans des conditions quelque peu mouvementées (mais on ne saura pas pourquoi des sociétés concurrentes de celle qui a organisé le voyage ont tenté de s'y opposer avec des moyens radicaux), vers une planète apparemment habitable. Ils ont de la chance, elle l'est effectivement, avec toutefois une réserve : sa rotation sur elle-même est synchrone avec sa rotation sur son orbite, et elle présente toujours la même face à son étoile. Une face brûlante, donc, et une face glacée. Seule la partie intermédiaire, où s'est formée une profonde vallée sous l'effet de la dilatation du sol, est propice à la vie. C'est le décor, et l'enjeu, du récit : serait-il possible de modifier la rotation de cette Gaïa pour la rendre plus habitable?

De la géoingéniérie en très grand! On pense évidemment à ceux qui proposent aujourd'hui de modifier chimiquement l'atmosphère ou l'océan pour influer sur le changement climatique terrestre. Et l'on se souvient de l'explosion finale qui, dans « La nuit des temps » de René Barjavel, faisait basculer la Terre sur son orbite. Les « vilains » de l'histoire n'ont donc pas forcément tort dans leur préoccupation d'empêcher toute intervention sur la dynamique planétaire, intervention dont il est bien difficile de prévoir l'issue et les conséquences pour la vie, déjà si difficile à maintenir. Même si leurs motivations sont critiquables (préserver leur pouvoir et leurs intérêts économiques) et leurs moyens carrément répréhensibles (le meurtre est un moyen courant de gouvernement), le final quasi apocalyptique (les héroïnes arriveront à leurs fins, comme on le devine assez vite) leur donne a posteriori presque raison.

L'auteur respecte les canons du genre, et emprunte aussi ses autres thèmes aux meilleures sources de l'aventure et de la science-fiction : des manipulations génétiques permettent la création de différentes castes d'humains, dont les moins « perfectionnés » sont assujettis aux autres ; un monde dominé par des entreprises familiales et claniques ; des moyens de transport volants directement sortis de Star Wars ; des super-pouvoirs ; des héroïnes (il n'y a que des femmes, les méchants, en revanche, sont tous des hommes) très différentes mais qui forment ensemble une équipe ultra-performante... On passe un bon moment. Il aurait été encore meilleur si l'auteur avait évité quelques manques de cohérence interne, et avait un peu plus soigné son écriture, dont le niveau est inégal.

Luc Allemand

29 octobre 2009

(Re)découvrir les Cités obscures

Blog cites
Quant un éditeur décide de rééditer une série à succès, il s’agit parfois d’une simple opération commerciale… Par chance, le dessinateur François Schuiten et le scénariste Benoît Peeters se sont saisis de la proposition de Casterman pour avoir une démarche nettement plus ambitieuse. Les Cités obscures, une série qui depuis près de trente ans marque profondément la bande dessinée francophone, est donc progressivement republiée. Le plaisir ici de retrouver ce monde imaginaire et utopiste de villes tout à la fois futuristes et marquées par l’art nouveau est renforcé grâce au fait que les albums ont été repris à partir des planches originales que Schuiten a conservées (fait assez rare aujourd’hui). Mais les deux auteurs ne se contentent pas de cette amélioration matérielle, ils ajoutent des préfaces et des postfaces. La fièvre d’Urbicande est ainsi complétée par des pages additionnelles faites à la suite d’un voyage à Brasilia. Dans L’ombre d’un homme, les deux auteurs qui jugeaient la fin peu satisfaisante ont décidé de modifier substantiellement l’histoire : le point de vue narratif change et la fin de l’album est très différente de celle de la version d’origine. Les deux créateurs expliquent qu’ils se sont offerts tels les peintres des « repentirs », ceux-ci concernant aussi bien les contenus, les éditions que la fabrication.

L’album Souvenirs de l’Eternel Présent a une histoire particulière (80 p., 18 €). Au milieu des années 1980, un réalisateur belge Raoul Servais, proche des milieux surréalistes, veut réaliser un film qui mêle dessins et scènes filmées. Les techniques informatiques de l’image ne sont cependant pas encore très perfectionnées et ce film nommé Taxandria sort très tardivement et dans une version très différente de celle souhaitée par l’auteur qui avait fait appel à François Schuiten pour travailler aux décors. La bande dessinée permet ici de revisiter le projet et d’en restituer l’originalité et la force. Aimé, un enfant d’une dizaine d’année vit dans une cité en ruine d’où le temps a été officiellement aboli, aucune référence au passé et au futur n’étant autorisée. L’origine de cette décision est due à un cataclysme suite à des travaux scientifiques sur fond d’ambitions politiques. Aimé découvre peu à peu les explications de cette situation et tente de sortir de cet « éternel présent ». L’histoire retrouve ici toutes les thématiques habituelles des Cités obscures et a une force qui n’est pas sans rappeler la magnifique Enfant penchée.

Ce travail sur le futur et la prospective liant la bande dessinée et le cinéma a été poursuivi par Schuiten et Peters qui ont participé avec la scientifique belge Isabelle Stengers au dernier film de Jaco Van Dormael, Mr Nobody, en étant des « consultants en futurologie » comme ils le disent avec humour. Ils prolongent ainsi la démarche qui a présidée à l’exposition proposée à la Bibliothèque nationale de France intitulée Les portes du possible et reprise en album chez Casterman en 2005.

Alain Chatriot