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08 juin 2011 |

La mort de Jorge Semprún

 L’écrivain espagnol Jorge Semprún, vivant à Paris, écrivant en français aussi bien qu’en espagnol, ancien ministre de la Culture du premier gouvernement libre de l’Espagne libérée du franquisme, membre de l’Académie Goncourt et que l’Académie française jugea insuffisant français (et peut-être même un peu trop dissident ou intellectuel à son goût), est mort à son domicile de la rue de l’Université à l’âge de 87 ans. Il laisse une œuvre littéraire importante où se mesure toute l’importance qu’il accordait à la philosophie pour comprendre le monde, particulièrement le destin tragique de l’Europe précipitée dans l’ère des tyrannies, la guerre totale, la déportation et l’extermination dans les camps nazis.

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Orphelin après la mort de sa mère, exilé en France alors que s’effondre la République espagnole, résistant à Paris, arrêté par la Gestapo et déporté au camp de Buchenwald, communiste luttant contre le franquiste et les dictatures européennes d’après-guerre, exclu du Parti communiste espagnol, intellectuel exigeant, intransigeant, haute figure de l’engagement artiste, il avait témoigné de sa vision de l’Europe tragique et résistante, où les philosophes se dressent contre les tyrans et défient les trahisons, dans un ouvrage récent publié aux éditions Climats/Flammarion, Une tombe aux creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui (2010, 327 p., 19 €).

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En 1963, il publie aux éditions Gallimard un premier livre, qui est un chef d’œuvre, Le grand voyage, matrice de plusieurs autres livres dont L’écriture ou la vie (Gallimard, 1994). Le grand voyage, je l’ai lu très jeune, je l’ai relu souvent, c’est un livre qui compte absolument. Dans le temps du voyage en train, au milieu des paysages de France, vers les camps nazis, l’auteur et le narrateur disent en des mots rares et décisifs ce qu’est être français et comment l’écriture parvient à témoigner de l’insondable.

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En 2003 eut lieu à Gérone un colloque sur « Jorge Semprún et les voies de la mémoire », une rencontre scientifique et littéraire tenue en présence de l’écrivain, voulue par Xavier Pla et Jordi Canal, deux universitaires à la fois catalans, espagnols, et de fort attachement français au point d’y travailler pour l’un d’entre eux, résolument européens, historiens de l’Europe, de l’Espagne et des mondes ibériques. L’ami peintre de Semprún était là, Antoni Tàpies, qui imagina l’illustration de couverture de l’ouvrage qui allait, en 2010, réunir les actes du colloque (Jorge Semprún o las espirales de la memoria, Kassel, Editions Reichenberger, coll. « Problemata Literaria 70 », 250 p., 29 €). On peut dire sans risque de se tromper que les engagements de Jorge Semprun, son itinéraire dans l’Europe du XXe siècle, son écriture et sa littérature ne cessent de rendre compte du pouvoir politique de la philosophie et de la pensée, de leur vocation à la résistance démocratique en dépit de fragilité extrême. C’est que nous voudrions retenir ce soir de l’écrivain qui n’arpentera plus les rues de Paris, de Prague, de Madrid ou de Barcelone, mais dont la silhouette reconnaissable entre toute continuera de briller à l’horizon des villes capitales.  

Vincent Duclert

 

 

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