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janvier 2012

30 janvier 2012

Penser l'argent

Blog arg
Le thème de l’argent est au cœur de la campagne pour l'élection présidentielle en France. Face au « Président des riches » *, le candidat socialiste a confié son secret lors du meeting du Bourget le 21 janvier dernier, « ce secret que j’ai gardé depuis longtemps mais que vous avez sans doute découvert : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent. » **

Aussi, comme le soulignent une économiste, Laurence Duchêne, et un philosophe, Pierre Zaoui, tous les deux membres du comité de rédaction de Vacarmes, l’argent est-il d’essence politique. Et cette affirmation s’oppose à ceux, « techniciens de l’argent », qui refusent que l’argent soit une question et imposent « une sorte de consensus social pour ne pas penser l’argent ». Le plus curieux, soulignent les deux auteurs, est « qu’à maints égards ***, presque toute la philosophie [...] a souscrit elle aussi d’avance à un tel consensus ». S’attelant à penser l’argent autant que le consensus de son impensé, les auteurs de L’abstraction matérielle. L’argent au-delà de la morale et de l’économie, retiennent « ce qui se joue d’essentiel dans l’argent [:] c’est que lui seul permet de penser la manière dont s’articule l’économie intime de la jouissance, où tout apparaît marqué et irremplaçable, et sa négation absolue dans le champ de la production matérielle, où tout apparaît exploitable et substituable ». La seule solution ne peut alors reposer que sur l’articulation des deux sphères économique et morale, « c’est-à-dire sur la politique entendue comme ouverture du fantasme de chacun sur une scène publique où il redevient négociable, objet de délibération, et donc objet de décision, et d’affirmation plutôt que simple contrainte subie de l’extérieur ». Cette proposition donne tout le sens de l’essai ambitieux et réussi de Duchêne et Zaoui (La Découverte, « Hors collection Sciences humaines », 200 p., 18 €).

Vincent Duclert

* Une enquête des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sous-titrée : Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (la Découverte/Zones, 2010, 223 p., 14 €)

** et d’ajouter : « Je prends chaque regard comme une attente, chaque visage comme une curiosité, chaque poignée de main comme une rencontre, chaque sourire comme une chance. »

*** Sauf Georg Simmel « qui a eu le courage de la formule et qui a écrit une Philosophie de l’argent. Mais il était sociologue ». Et Pierre Klossowski dans un texte, La Monnaie vivante « dont l’obscurité et le jargon sont sans doute tout aussi formidables ».

26 janvier 2012

Les phares, tout un monde

Blog guig
Voici un petit livre de la fameuse collection « Découvertes » Gallimard, mais grand par son sujet et le traitement qu’en offre l’auteur, grâce à sa merveilleuse écriture et aux images choisies. Ceux qui connaissent Vincent Guigueno ou le suivent à travers ses recherches, savent sa passion pour la mer, la Bretagne * et les phares. Il en a fait son métier en tant qu’actuel responsable du patrimoine « Phares et balises » à la Direction des affaires maritimes du ministère de l’Ecologie, il en a fait des livres (Au service des phares, Presses universitaires de Rennes, 2001 ; Phares, 2005 ; Les plus beaux phares de France, 2011), il en fait des expositions comme celle, à venir, du musée national de la Marine (7 mars-4 novembre 2012) ou bien celle que constitue l’ouvrage dont nous parlons, les phares, gardiens des côtes de France (128 p., 13,20 €) et plus encore, conservatoire des imaginaires, des techniques, des politiques, et des lumières étendues sur les mers et les océans sans que jamais ces étoiles viennent Blog guig 2
s’éteindre. Blog gui 3

Sur une carte de France montrant, de nuit, le chapelet des phares, s’ouvre une citation de Jules Michelet très à propos : « C’est la France, après ses grandes guerres, qui prit l’initiative des nouveaux arts de la lumière et de leur application au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel [...], elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui entrecroisent leurs lueurs, les pénètrent l’une par l’autre. Les ténèbres disparurent de la face de nos mers. Pour le marin qui se dirige d’après les constellations, ce fut comme un ciel de plus qu’elle fit descendre. » C’est ainsi que Guigueno emprunte du tableau du vieil historien pour évoquer successivement l’ambitieuse politique française des phares et balises au début du XIXe siècle à même de rattraper voire de dépasser l’orgueilleuse Angleterre, le visionnaire Service des phares, ses ingénieurs intrépides, son savoir-faire, l’industrie de l’optique qui illumine Paris, et puis ceux qui servent au sens d’héroïques soldats jusqu’à leur retraite avec l’automatisation des feux en mer, le développement des systèmes de localisation par satellites et la centralisation des moyens au sein des CROSS, « version hexagonale des Marine Rescue Coordination Centers ». La révolution électronique n’a pas fait disparaître la nécessité de continuer d’éclairer les côtes de France et d’ailleurs, le naufrage du Costa Concordia le soulignant à l’envi, tragiquement.

Blog guig photo
Enfin, un dernier chapitre, remarquable, illustre et démontre à la fois la place si importante que les phares occupent dans les imaginaires individuels, collectifs, nationaux. Guigueno s’attache à ces images qui ont redonné vie aux phares et balises, au moment même où ceux-ci perdaient leur âme en entrant dans le monde de l'automatisation, telle la photographie de Jean Guichard, prise en mer d’Iroise le 23 décembre 1989, et qui a servi d'illustration de couverture pour l'ouvrage de 2005 : « elle montre le gardien du phare de la Jument, sortant sur le chemin de ronde tandis qu’une vague monstrueuse déferle sur la tour ». Cette position sur l’extrême front fera que le repli des combattants pour cause d’automatisation provoquera un fort malaise chez les gardiens de phare, particulièrement dans les phares de la mer d’Iroise qualifiés d'« enfers » par opposition aux phares à terre (les « paradis ») ou dans les îles (les « purgatoires »). La contestation sera si profonde que Le Canard enchaîné titrera, en 1995 : « Le pouvoir balise » !

Vincent Duclert

*Il est quand même le seul chercheur parisien à porter en tout temps le réglementaire pull marin breton.

 

19 janvier 2012

La civilisation du journal

Blog kalifa
Quatre maîtres d’œuvre, trois équipes de recherche, soixante collaborateurs, quatre éditrices de la petite et vaillante maison du Nouveau monde ont assuré la réalisation d’une somme considérable faisant du monde du journal français au XIXe siècle une « civilisation ». Dirigée par Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant, cette « histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle » s’ouvre sur une forte proposition se saisissant de ce concept de « civilisation du journal ». Et en illustration, bien sûr ( !), la Une de L’Aurore du 13 janvier 1898 avec, en pleine page, le « J’Accuse… ! » d’Emile Zola (1762 p., 39 €) :

"Cet ouvrage est né d'une conviction simple et partagée : l’essor du journal (et de la lecture périodique en général), en raison du caractère massif de sa production, de l'ampleur de sa diffusion et des rythmes nouveaux qu'il impose au cours ordinaire des choses, tend à modifier profondément l'ensemble des activités (sociales, économiques, politiques, culturelles, etc.), des appréciations et des représentations du monde, projetées toutes ensemble dans une culture, voire dans une « civilisation » de la périodicité et du flux médiatique. Et c'est au cœur du XIXe siècle que ce processus, entamé de plus longue date, mais accéléré alors par les transformations économiques et les confrontations idéologiques dont le journal est aussi l'instrument, trouve les conditions de sa réalisation. Pleinement achevée à l’aube de la Grande Guerre, cette inscription du pays dans un cadre désormais régi par le principe de récriture et de la lecture périodiques constitue une mutation anthropologique majeure, aux sources de notre modernité « médiatique », et qui n’a jamais vraiment été étudiée en tant que telle. En parlant de « civilisation du journal », nous souhaitons en quelque sorte inverser le postulat de Georges Weill, qui entendait étudier l'impact de la civilisation sur l’émergence du journal. On voudrait ici mesurer les effets du journal sur la marche de la société, et parler de civilisation du journal au même titre que Lucien Febvre parlait, dans L'Encyclopédie française, de « civilisation du livre ». Après tout, c'est bien le journal, et non le livre, qui s'est approprié le terme de « presse », alors qu'il aurait tout aussi bien pu convenir au second. Ou, pour dire les choses autrement, nous tenterons de répondre à cette question de Henri Berr qui s'interroge, en préface à Georges Weill en 1934: « Le progrès de la presse est éclatant. Mais le progrès par la presse ? ».

Le XIXe siècle n'est évidemment pas, au regard de la presse, une séquence homogène. Deux âges, deux régimes culturels, semblent s'y succéder, que l’on peut décrire et analyser de façons très diverses. Opposer, par exemple, un journal contrôlé à un journal libéré, ou une presse d'opinion à une presse d'information, une diffusion restreinte à une diffusion de large circulation, une sphère publique et bourgeoise, fondée sur la discussion et le raisonnement, à une sphère du marché et de la consommation. La chose est évidente et il n'est pas utile de s'y attarder. Pourtant, une analyse plus fine de la chronologie montre que ce constat n'interdit nullement de considérer le siècle dans son entier."

 

Ce billet et le suivant correspondent au 700e texte publié sur le Blog des Livres de La Recherche depuis sa création. Il fallait bien, pour cet événement, rendre hommage au journal et au livre.

Vincent Duclert

 

 

Format .2

Blog point 2
On pense parfois que l’innovation se concentre sur le livre électronique. C’est une vue de l’esprit. Pour preuve le format .2, un concept inventé par l’imprimeur et éditeur néerlandais Jongbloed et développé par des éditeurs français dont le Seuil. Cette maison a notamment adapté à ce format révolutionnaire Le poète, un policier phare de l’œuvre de Michael Connelly. Il s’agit d’un livre papier bible qui s’ouvre vers le haut (et non à droite) : déployé, l’ouvrage présente une seule pleine page (et non deux). Refermé, sa taille n’excède pas deux cartes de crédit mise cote-à-cote. Outre cet encombrement réduit (le livre tient dans une poche), l’avantage immédiat consiste dans une très agréable prise en main. On peut sortir le livre dans n’importe quelles conditions et se replonger aussitôt dans l’enquête incroyable du journaliste de Denver Jack McEvoy, aux prises avec « le tueur en série le plus génial de tous les temps » - enfin, c’est ce que dit la IVe de couverture. (981 p., 13 €, dans toutes les librairies).Blog point 2 suite

16 janvier 2012

Puissance de l’enquête. Une arme contre les négationnismes

Blog trévi

Le 6 avril 1994, l’avion transportant le président du Rwanda Juvénal Habyarimana était abattu à son approche de l’aéroport de Kigali par deux missiles courte-portée. Le lendemain débutait le génocide déclenché par les extrémistes hutus contre les Hutus modérés et la minorité tutsi, entrainant la mort de 800 000 personnes en trois mois par l’application de procédés de destructions et de supplices rarement rencontrés dans l’histoire. Leurs auteurs s’employèrent aussitôt à dissimuler l’ampleur de leurs crimes et la nature génocidaire de leurs actes. Puis, lorsque la minorité tutsi qui avait survécu revint au pouvoir au Rwanda, les génocidaires accusèrent les Tutsis d’avoir fomenté le génocide à cette fin * et d’avoir été, à l’origine les auteurs de l’attentat déclencheur. Le négationnisme du génocide rwandais dépassait en cynisme et mystification le négationnisme déjà très agressif du génocide arménien. La vérité sur l’attentat du 6 avril devint ainsi cruciale pour établir les responsabilités et définir les coupables du génocide. Et c’est là où la procédure de l’enquête révéla toute sa puissance heuristique et morale.

Grâce à la ténacité des familles de l’équipage français du Falcon 50 présidentiel, une instruction avait été ouverte en France et confiée au juge Jean-Louis Bruguière. Celui-ci conclut, au terme d’une enquête conduite depuis Paris, sans déplacement sur les lieux de l’attentat, à la responsabilité des rebelles tutsi (FPR) et il lança neuf mandats d’arrêt internationaux contre de hauts responsables du FPR au pouvoir à Kigali. Le Rwanda riposta en rompant ses relations diplomatiques avec la France puis en procédant à la rédaction d'un rapport officiel sur le rôle controversé de la France au Rwanda à l'époque du génocide (Commission Mucyo). Entre temps, avec les conclusions du rapport Bruguière, les thèses négationnistes se renforcent et obtiennent une sorte de droit de cité dans l’opinion publique, notamment française et belge.

Le juge Bruguière parti à la retraite, son successeur, le magistrat anti-terroriste Marc Trévidic est chargé de clore le dossier. Avec sa collègue la magistrate Nathalie Poux, il décide alors de reprendre toute l’enquête et se donne pour cela les moyens intellectuels, techniques et humains - comme la volonté de rechercher et démontrer la vérité. Il réalise un déplacement in situ, sur les lieux du crash, en emmenant avec lui sept experts : trois spécialistes en aéronautique, deux géomètres, un balisticien et un acousticien. Cette équipe analyse les débris de l’avion et les témoignages recueillis sur la chute de l’avion mais aussi sur le bruit et la lumière signalant le lancement des deux missiles.

Blog trev poux afp
Les conclusions du rapport Trévidic-Poux, qui ont été rendues publiques mardi 10 janvier à Paris, établissent que les deux missiles ont été tirés depuis le camp militaire de Kanombe en partie contrôlé par des ultras du régime recherchant à tout prix le basculement du Rwanda dans la guerre civile et la liquidation des Hutus modérés et des Tutsis. Le rapport démontre à l’inverse que les missiles n’ont pas pu être tirés depuis la ferme de la colline de Masaka occupée par des rebelles tutsi. Des militaires français et belges présents dans le camp militaire ont constaté, dans leur environnement immédiat, les effets des deux tirs de missiles, bruit de l’explosion du départ des coups puis vision de la boule de feu. Or, comme le relève Christophe Boltanski dans Le Nouvel Observateur (12 janvier 2012), « il apparaît hautement improbable que les militaires aient pu percevoir le souffle de missiles tirés à 3,7 kilomètres de là, à Masaka. La vitesse de la lumière étant 1 million de fois plus rapide que celle du son, ils auraient dû voir l’avion exploser avant d’entendre les roquettes. »

Ce n’est que l’une des preuves accumulées par les enquêteurs pour démontrer que les tireurs se situaient dans le camp de Kanombe ou à proximité immédiate, et certainement pas à la ferme de Masaka. Cette vérité établie a une conséquence historique et politique considérable. En dédouanant les rebelles tutsi de la responsabilité de l’attentat, elle détruit la thèse négationniste qui voulait que la preuve de la culpabilité tutsi du génocide tutsi soit apporté par leur responsabilité dans l’attentat du 6 avril 1994. Cette vérité établie possède une autre conséquence, cruciale elle aussi, en ce que la planification du génocide par les extrémistes hutus s’impose dans son organisation criminelle. Cette enquête remarquable du juge Trévidic ** inflige ainsi une double défaite aux négationnistes du génocide rwandais de la même manière qu’elle rappelle la puissance de l’enquête et la valeur du savoir démontré. Mais ces derniers n'ont pas tardé à réagir en portant le soupçon sur les méthodes et les experts, et en suggérant qu'il s'agissait là d'une opération politique facilitant le rapprochement voulu par Nicolas Sarkozy entre Paris et Kigali.

La lutte contre les phénomènes négationnistes suppose ce travail d’enquête et d’établissement d’une vérité à laquelle il est possible d’aboutir. Tout n’est pas simple reconstruction ou interprétation. Les faits existent, et notamment les 800 000 morts commis en vertu d’une injonction et d’une réalisation génocidaires. La connaissance de cette histoire est particulièrement essentielle dans un pays, la France, dont le rôle à cette époque au Rwanda n’est pas encore pleinement établi faute d’une volonté politique (elle progresse néanmoins avec la position récente de Nicolas Sarkozy qui diverge de celle de son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé – déjà en charge du Quai d’Orsay en 1994) et de chercheurs en nombre suffisant. Ils ne sont qu’une poignée en France. Ils réalisent pourtant un travail capital qu’atteste le récent dossier de la revue Esprit coordonné par l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau et le juriste Antoine Garapon *** (mai 2010 (pp. 80-171).  

Vincent Duclert

* On sait qu’avant même l’attentat, les extrémistes hutu dénonçaient les attentats à venir des Tutsi et leur volonté de « prendre le pouvoir par les armes » (déclaration du 3 avril à la radio des « Mille Collines », cité par Libération, 11 janvier 2012)

** On apprend au même moment qu’il est en butte aux brimades de sa hiérarchie (Libération, 13 janvier 2012, http://www.liberation.fr/depeches/01012383135-le-juge-antiterroriste-marc-trevidic-objet-de-brimades-saisit-le-syndicat-usm ) - laquelle nie toute pression (http://www.liberation.fr/societe/01012383207-la-hierarchie-du-juge-trevidic-nie-toute-pression ).

*** Il publie dans ce numéro une réflexion majeure, « Peut-on imaginer une prévention internationale des génocides ? » (pp. 160-171).

Clichés AFP (Fred Dufour pour le premier) 

11 janvier 2012

Sociologie de la genèse de l'Etat

Blog bourdieu
C’est le livre événement de la rentrée en sciences sociales. Après les cours de Michel Foucault au Collège de France qui rencontrent, avec leur co-édition Seuil-Gallimard-EHESS un grand succès, voici ceux de Pierre Bourdieu pour les années 1989-1992, soit un gros volume de 669 pages consacrées à la « sociologie de la genèse de l’Etat » (30 €). Comme le disent les éditeurs scientifiques * dans leur « note » liminaire, « les trois années de cours qui portent sur l’Etat ont été choisies pour commencer l’édition des cours du Collège de France parce qu' [...]il s’agit d’une pièce essentielle mais rarement perçue comme telle dans la construction de la sociologie de P. Bourdieu. Les volumes suivants complèteront la publication intégrale des cours dans les années à venir sous forme de livres aux problématiques autonomes ».

Ces mêmes éditeurs s’interrogent brièvement sur le sens du passage du discours oral au texte écrit, en citant La misère du monde (voir l’article précédent du Blog des Livres) où Pierre Bourdieu analyse cette pratique comme une « véritable traduction ou même une interprétation ». Aussi l’édition des cours s’est efforcé de concilier « deux exigences contraires mais non contradictoires : la fidélité et la lisibilité ». Et si apparaissent quelques « infidélités », inhérentes à toute transcription, elles sont surtout, selon les mots mêmes de Pierre Bourdieu, la « condition d’une vraie fidélité ». La fidélité à l'oeuvre d'un penseur essentiel de la domination, disparu il y a dix ans, le 23 janvier 2002.  

Vincent Duclert

*Patrick Champagne, Remi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière

 

09 janvier 2012

La misère du monde, suite

Blog bourd
« Nous livrons ici les témoignages que des hommes et des femmes nous ont confiés à propos de leur existence et de leur difficulté d’exister ». Ainsi débutait la Misère du monde. Elle m’est venue à l’esprit en écoutant, hier dimanche 8 janvier, la remarquable émission du magazine Interception de France Inter consacrée aux « fins de mois difficiles » (http://www.franceinter.fr/emission-interception-des-fins-de-mois-difficiles). On y entendait des témoignages de personnes en situation matérielle très précaire dont la volonté de continuer à maîtriser leur destin et inventer les petits et les grands bonheurs de l'existence était exceptionnelle. Mais un rien aussi peut détruire cette force intérieure toujours plus fragile à mesure qu'augmentent indéfiniment les contraintes et les humiliations.

Cela nous ramène à cette grande enquête collective conduite par Pierre Bourdieu et publiée en 1993 aux éditions du Seuil (et en « Points » en 1998, 1464 p., 14 €). Les conclusions sont très actuelles, cruciales. Le sociologue souligne le devoir et la méthode des sciences sociales de voir la réalité sociale devenue invisible à un « monde politique [qui] s’est peu à peu fermé sur soi, sur ses rivalités internes, ses problèmes et ses enjeux propres ». Les sciences sociales peuvent agir comme la médecine qui doit, pour guérir, aller au-delà des manifestations apparentes, domaine des experts, des « savants apparents de l’apparence », ceux que Platon a appelés des doxosophes, « techniciens-de-l’opinion-qui-se-croient-savants ». Certes, voir n’est pas guérir. Mais connaître et comprendre est déjà un pas en direction de la lutte contre la maladie. Les sciences sociales répondent aux mêmes incertitudes et certitudes : « Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voire invivable, ce n’est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l’on puisse être sur l’efficacité sociale du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l’effet qu’il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d’imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés ; et en faisant connaître largement l’origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes. Constat qui, malgré les apparences, n’a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire ». Ce dimanche d’hiver sur les ondes, ce qu’on observait à l’écoute des témoignages recueillis par Lionel Thompson, c’est que le savoir appartenait au monde social lui-même soudain transformé en acteur de sa propre résistance à la misère. Ce n’était pas grand-chose mais c’était tout.

Vincent Duclert

04 janvier 2012

Entomologie, Darwin et darwinisme

Blog carton
On aurait pu penser que l’ « année Darwin », célébrée il y a deux ans, avait épuisé les façons de s’intéresser à l’œuvre du naturaliste anglais. Le généticien Yves Carton vient nous rappeler la complexité de l’histoire des sciences, puisqu’il réussit, dans son second ouvrage Entomologie, Darwin et darwinisme (Paris, Hermann, 2011, 224 p.) à aborder celle-ci sous un angle qui, sans être inédit, est demeuré peu travaillé jusqu’alors. S’il est souvent fait état des connaissances de Darwin en géologie, dans le domaine de l’élevage animal, voire en botanique, peu d’historiens s’étaient jusqu’à présent penchés sur son goût pour l’entomologie, et sur la place que cette discipline a pu prendre dans l’essor de sa conception de l’évolution des espèces. L’originalité de l’approche d’Yves Carton est de relier ces deux aspects : la première partie du texte est ainsi consacrée à la formation entomologique du jeune Darwin alors que la seconde interroge le poids de cette discipline dans ses ouvrages théoriques majeurs. On y découvre que Darwin, attiré par les sciences naturelles à la faveur de son goût pour les collections d’insectes, possédait de solides connaissances entomologiques et était bien intégré à cette communauté. Surtout, Carton montre comment certains des concepts darwiniens parmi les plus fondamentaux, comme ceux relatifs aux processus de colonisation des îles, ont été construits en rapport avec l’étude des insectes. Dans l’œuvre publiée elle-même, le poids des exemples empruntés à l’entomologie est de première importance, notamment lorsque Darwin eut à répondre à certaines critiques, au fur et à mesure des rééditions de L’Origine des espèces. Enfin, l’auteur rappelle comment certains travaux entomologiques des années 1860, comme ceux portant sur le mimétisme (H.-W. Bates), ont apporté des arguments décisifs au concept de sélection naturelle. Sur ce point, on s’étonnera de l’absence de référence au travail classique de Jean Gayon (Darwin et l’après-Darwin, Une histoire de l’hypothèse de sélection naturelle, Kimé, 1992), qui avait consacré un chapitre entier à cette question.

Si les deux premières parties du texte sont en elles-mêmes intéressantes, c’est incontestablement la troisième qui constitue la part la plus originale du livre. Yves Carton y explore les liens (souvent ténus) entre le darwinisme et l’entomologie française sur près d’un siècle et demi, et en cela poursuit le travail initié par Yvette Conry dès 1974 (L’Introduction du darwinisme en France au XIXe siècle, Vrin). Sans étonnement, on y apprend que la communauté entomologique est restée longtemps rétive aux concepts darwiniens (et au-delà, à l’idée même d’évolution). Par exemple, il fallut attendre 1896 pour que le darwinisme soit seulement évoqué au sein de la Société entomologique de France… Ainsi, jusqu’au tournant du XXe siècle, le darwinisme n’est en fait pas discuté dans le cadre de cette discipline, qui semble s’être enfermée dans une conception ultra-positiviste de la science, réduite à la collecte méthodique de faits naturels. L’auteur examine notamment comment le Muséum national d’Histoire naturelle de Paris et la Sorbonne, par exemple sous l’influence de Pierre-Paul Grassé, résistèrent aussi longtemps que possible (et bien au-delà du souhaitable) aux principes darwiniens. On y voit avec quelle difficulté certains biologistes ont tenté, après la Seconde Guerre Mondiale, d’orienter l’entomologie vers les terrains de l’expérimentation darwinienne (comme Charles Bocquet à la Sorbonne, ou Georges Bernardi au Muséum). C’est en fait en province, et souvent à la marge des cercles académiques, que l’entomologie française fournira au darwinisme ses premiers soutiens.

Le livre s’achève sur un constat : l’entomologie française continuerait à souffrir d’un certain manque de culture des thèses darwiniennes. Rappelons ici que l’auteur, vice-président de la Société entomologique de France, spécialiste de la génétique de la drosophile (la « mouche du vinaigre »), a été durant sa carrière partie-prenante dans cette histoire.

 

Laurent Loison (Centre François Viète d’Histoire des Sciences et des Techniques, Université de Nantes) laurentloison@yahoo.fr

 

02 janvier 2012

Quand la Recherche était une République

Blog a blay
2012 commence sur une évocation de quelques fondements dont ceux de la politique de la recherche en France utilement rappelés par Michel Blay, président du Comité pour l’histoire du CNRS et co-directeur (avec Denis Guthleben) de la collection bien nommée « Le sens de la recherche » aux éditions Armand Colin.

Quand la Recherche était une République (158 p., 18 €), le petit ouvrage qu’il publie dans cette collection, réunit un certain nombre de documents éclairant la réorganisation et plus, la transformation des structures de la recherche publique au lendemain de la Libération (transformation notamment incarnée dans l’ordonnance du général de Gaulle du 2 novembre 1945). L’importance de Frédéric Joliot-Curie est soulignée dans l’introduction de l'auteur : « [Avec lui] la Recherche est devenue une République, une République dans la République car c’est par la République que l’indépendance de la recherche tant affirmée et souhaitée par Joliot [...] pourra trouver les moyens de se réaliser et de s’affirmer tant vis-à-vis des pressions du monde politique que de celles, souvent très intéressées et contraires à l’intérêt national, du monde industriel ». Cette vision idéale subira bien des affronts, mais il est intéressant de suivre comment, à cette époque, s’élaborent des valeurs et de grandes orientations intellectuelles ici résumées par Michel Blay : « la coordination et l’unification de la recherche ; "la force recherche scientifique" pour l’indépendance nationale ; l’indépendance républicaine de la recherche ; le renouveau des hommes et des pratiques ; la création d’un enseignement préparatoire à la recherche ». On aurait aimé suivre plus précisément le destin de ce grand dessein, occasion de nourrir davantage la réflexion à laquelle convie l’auteur (« Que chaque lecteur trouve maintenant dans les textes et documents joints une matière pour sa réflexion et peut-être, aussi, un espoir pour la recherche et la vie intellectuelle »). Mais c’est un utile début.

Le Blog des Livres de La Recherche en profite pour adresser ses voeux les meilleurs à ses fidèles lecteurs et à ceux qui, conquis par la cause des livres, ne manqueront de nous rejoindre en 2012.  

Vincent Duclert