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novembre 2011

30 novembre 2011

Les fluctuations du climat

Blog ler
Dans le style de Montaillou, village occcitan (ah ! les « pâtres gyrovagues » découverts en 1975...), Emmanuel Le Roy Ladurie nous offre dans son dernier ouvrage en date sur les changements climatiques, Les fluctuations du climat, de l’an mil à aujourd’hui (Fayard, 2011, 321 pp., 22 €, avec Daniel Rousseau et Anouchka Vasak), un florilège d'adjectifs délectables : voici donc « les belles années de moissons breughéliennes », le « déluge vinique » de 1928-1929, les « séquences frisquettes », l'épisode « météo-frumentaire » de 1788-1789, et les « étages superposés de la fusée crisique » (!) entre mille autres formulations inspirées. Les trois volumes qui composent sa récente et monumentale « Histoire humaine et comparée du climat » (2004-2009) n'étaient déjà pas tristes, mais celui-ci est particulièrement alerte dans la forme. L'essentiel toutefois est qu'il est également novateur sur le fond. Alors que les trois volumes qui le précèdent portaient sur des séquences climatiques d'une dizaine d'années en moyenne, Les fluctuations du climat de l'an mil à aujourd'hui sont décrites à une échelle temporelle – le mois- d'une finesse extraordinaire pour la période 1600-2010 principalement. Daniel Rousseau, collaborateur à qui Emmanuel Le Roy Ladurie rend hommage dans le chapitre premier (« Sources et méthodes ») a été directeur de l'Ecole nationale de météorologie. Il est l'auteur d'une série thermométrique en Île de France qui débute en 1676 et s'étend jusqu'à nos jours ! Couplée à celle de Gordon Manley (1902-1980) pour l'Angleterre centrale, le résultat est « une notation thermique moyenne par mois sur plus de trois siècles ». Ces deux séries, ont été rapprochées d'échelles pluviométriques ou phénologiques (ces dernières marquant l'apparition de phénomènes biologiques liés aux variation climatiques saisonnières) comme celle des dates de vendanges collectées par Emmanuel Le Roy Ladurie lui même. Ce qui permet désormais aux auteurs de reconstituer les fluctuations climatiques pour la période 1600-2010 principalement, avec une finesse inédite : le mois ! Et c'est cette finesse qui permet à Emmanuel Le Roy Ladurie de confirmer que la décennie agro-climatique qui précède 1789 n'est pas la cause fondamentale de la Révolution, mais plutôt un élément déclencheur décisif : « L'épisode météo-frumentaire 1788-1789 se situe (…) dans un enchaînement beaucoup plus vaste où il tient une place subordonnée, certes mais non négligeable. Le facteur environnemental vient renforcer de la sorte les motivations socio-culturelles à causalité anthropique « pure », qui tiennent évidement la première place ».

Des synthèses courtes de la pensée de ceux dont le nom a été utilisé pour baptiser des séquences remarquables (fluctuations « Galilée », « Lavoisier », « Arrhenius », etc.) ont été placées à chaque tête de chapitre par Anouchka Vasak membre du réseau « perception du climat » créé par Martin de la Soudière (CNRS) et Martine Tabeaud (Université de Paris 1).

Et puisque le livre s'achève de nos jours, Emmanuel Le Roy Ladurie nous confirme qu'il penche du côté du GIEC mais qu'il nous propose un « livre d'histoire, et non d'une guerre de religion entre fidèles du GIEC (...) et climato-sceptiques ». Et de conclure que « la tendance réchauffante, si inquiétante soit-elle, demeure à l'horizon de notre temps, la perspective la plus plausible ». Mais, nuance-t-il :  « chi lo sa ? ».

L'éditeur a soigné la réalisation de l'ouvrage : une annexe présentant la série de 335 ans établie par Daniel Rousseau, une riche bibliographie et une table des figures contenant les références bibliographiques indispensables. Un cahier central de graphiques en couleur complète le tout et permet, d'un coup d'oeil, de naviguer dans les fluctuations climatiques passées les plus complexes.

Pascal Acot (IHPST)

29 novembre 2011

La cause des livres

Blog ozouf
Parler de livres, d’écriture et d’histoire, comme aujourd’hui au Centre national des livres autour de Pierre Nora, ne peut se faire sans Mona Ozouf, très proche de ce dernier et auteure d’un remarquable recueil de ses articles écrits pour Le Nouvel Observateur, échelonnés sur près de quarante ans d’existence. La cause des livres est paru simultanément au recueil de Pierre Nora (voir plus bas), dans la même collection « blanche » de Gallimard (547 p., 24 €), il y a quelques semaines. Mona Ozouf parle moins de sa position d’historienne que des livres qu’elle a lus et dont elle a su comprendre la valeur pour la construction d’une pensée historienne, celle que Pierre Nora défend précisément comme « historien public ». Mona Ozouf écrit une langue parfaite en ce sens que son écriture est simple, précise, élégante, et en même temps traversée de l'inquiétude de capter l'essentiel d'une pensée. Elle va ainsi au plus profond des choses, des idées, des sentiments mais sans que cette qualité littéraire ne fasse écran à la compréhension du lecteur. La préface de La cause des livres est portée par ce style juste qui recherche des formes de vérité, ici celle « du décousu et de l’urgence » qu’inspire ce recueil de textes publics. Ceux-ci, non strictement savants, sont peut-être plus difficiles encore à composer car devant exprimer le sens historien d’un livre sans l’aide souvent précieuse de la tradition savante. De tels articles écrits pour Le Nouvel Observateur doivent se suffire à eux-mêmes, et, effectivement, on les relit sans qu’il soit nécessaire de les resituer. C’est comme un livre, qui se suffit à lui-même lorsqu’il est réussi, parce qu’il témoigne d’une exigence de l’auteur pour sa composition et son audace. Le livre de Mona Ozouf porte bien son nom. Le livre, avec elle, ressemble à une œuvre, et la lecture de son recueil ressemble à la visite d’un musée personnel, admirable. La cause des livres s’achève sur l’aveu d’une dette, dette de l’amitié et du travail partagé, à travers deux textes évoquant l’un Pierre Nora alors qu’il recevait son épée d’académicien, l’autre François Furet avec qui Mona Ozouf a partagé un immense travail sur la Révolution française. Elle y parle de son dernier grand livre, Le Passé d’une illusion, en restituant au lecteur tout ce qu’un tel essai a d’essentiel : « François Furet nous a légué la question redoutable de savoir comment vivre quand nous ne pouvons plus imaginer une société autre alors que nous ne cessons d’en parler. Nos partis politiques ne nous entretiennent que de refondation tout en se montrant incapables d’imagination créatrice. Cette immobilisation de l’imagination politique atteint à l’évidence la gauche démocratique beaucoup plus que la droite : la représentation des lendemains fait partie de son bagage traditionnel. Et il n’est pas étonnant que cette impuissance ait particulièrement marqué l’esprit inquiet de François Furet : on est naturellement plus exigeant et plus sévère pour sa propre famille de pensée. » (p. 541).

Vincent Ducler

28 novembre 2011

Historien public

Blog nora
Demain 29 novembre se tient au Centre national du livre (CNL) une journée d'études autour de l'historien, éditeur et académicien Pierre Nora, dont l’œuvre et l'engagement dans l'édition ont profondément transformé le paysage intellectuel français. Cette journée voulue par Jean-François Colosimo, président du CNL, est accompagnée par Antoine Gallimard, PDG des éditions Gallimard qui viennent de publier deux ouvrages de Pierre Nora, Historien public et Présent, nation, mémoire. Placé sous le patronage du ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, cet événement réunira de nombreuses personnalités du monde du livre. La journée sera ouverte par Régis Debray et conclue par le philosophe Marcel Gauchet tandis qu’interviendront notamment des historiens comme Jean-Noël Jeanneney, Jacques Julliard, Jean-François Sirinelli, Christophe Prochasson ou Olivier Wieviorka, ainsi que des éditeurs tels que Teresa Cremisi (Flammarion), François Gèze (La Découverte) ou Éric Vigne (Gallimard) et des écrivains comme Michel Crépu ou Claude Lanzmann. L’historien Pierre Nora, présent à la journée, y sera plus que jamais en situation publique, lui qui n’a jamais déserté les arènes de la publication, depuis la maison Gallimard où il a notamment dirigé et publié Les lieux de mémoire et fondé la revue Le Débat jusqu’aux nombreuses interventions dans la grande presse, Le Monde en premier lieu qui accueilli différents appels de l'historien dont ceux de « Liberté pour l’histoire » ou de l’enterrement du funeste projet de « Maison de l’histoire de France ». Pierre Nora l’explique dans la courte introduction au recueil de toutes ces contributions étendues sur 50 ans d’activités intellectuelles (Historien public, 537 p., 23,50 €), il n’a été ni un historien médiatique commentateur inlassable de faits d’actualité comme René Rémond, ni un historien engagé au sens où Pierre Vidal-Naquet le fut à partir de la Guerre d’Algérie. Il se situe plutôt dans un entre-deux, soucieux de faire la part belle à la culture réflexive née de la pensée historienne, accompagnant et critiquant simultanément ce que le philosophe Habermas nomme « les usages publics de l’histoire », attentif à « la défense de la liberté de recherche et d’expression contre l’ingérence du pouvoir politique et les pressions partisanes », favorable à un « type d’histoire qui réconcilie la recherche scientifique et la mémoire collective ». Les intervenants à la journée d’aujourd’hui adopteront-il pour eux-mêmes cette exigence de liberté intellectuelle pour débattre publiquement de la figure contemporaine de l’historien public ? Et qu’en pense Pierre Nora ?

Vincent Duclert

25 novembre 2011

Petits précis à déguster

Blog belin
« Pour les curieux qui veulent tout comprendre », les éditions Belin proposent de « petit précis » en algèbre, géométrie, chimie, physique, de jolis livres élégants, illustrés et accessibles, adaptés de la série anglaise à succès de l’éditeur Quid. Ces ouvrages sont « à déguster » parce que les savoirs qu'ils évoquent sont partout dans notre monde. C'est voir alors celui-ci avec de nouveaux outils, de nouvelles échelles. Le Petit précis de chimie de Joel Levy, avec David Bradley pour les exercices, traduit par David Carrière, va « des molécules aux éléments ». C’est le récit vivant de « la chimie de la vie de tous les jours » qui commence dans le monde antique (175 p., 16 €).

Vincent Duclert

23 novembre 2011

Séquence BD. XIII, le retour

Blog xii
Le tropisme américain des auteurs français et belges de BD est réputé. Lé série XIII imaginée par William Vance et Jean Van Hamme en est l’incarnation. La veine est séminale puisque le mystérieux agent Jason Mac Lane (alias XIII), toujours à la recherche de son passé (pour comprendre les pièces manquantes d’inquiétantes conspirations présentes), est le héros d’un nouvel album de la série, Le Jour du Mayflower (Dargaud, 56 p., 11,95 €), quatre ans après le dernier clap de fin de cette monumentale épopée. La série renaît de ses cendres, ou plutôt de l'océan qui a rejeté le corps inanimé de Mac Lane. L'album est du cette fois à Youri Jigounov (pour le dessin) et Yves Sente pour le scénario, sous l'autorité bienveillante et sourcilleuse de Van Hamm. C’est Yves Sente, désormais, qui prend en charge la suite d’une aventure aux multiples facettes si emboitées les unes les autres qu’on si perd parfois mais qu’on tente toujours d’appréhender dans sa totalité. Cet album plonge dru dans l’histoire, notamment dans l’épisode de l’arrivée sur les côtes de la future Boston, le 21 novembre 1620, des puritains du navire britannique Le Mayflower qui ont quitté la Grande-Bretagne afin de retrouver la liberté religieuse perdue (la geste des Pères Pèlerins donnera naissance à la fête de Thanksgiving aux Etats-Unis). Tandis que des services occultes de l’ « Etat profond » américain continuent – bien évidemment – de s’acharner sur le héros intrépide, celui-ci profite des plaisirs du Maine (en laissant sur son passage quelques solides cadavres) puis décide de rejoindre de vieux amis dans un vignoble français. Ensemble, ils referont l’histoire américaine pour tenter d’éclairer celle de Mac Lane. De la recherche érudite comme antidote à l’amnésie en d’autres termes. Avec un peu d'action en prime, on s'en doute !

Vincent Duclert

21 novembre 2011

Initiative de chercheurs pour la liberté de recherche et d'enseignement

Blog ist
Une fois n'est pas coutume, mais le Blog des Livres de La Recherche s'éloigne un instant de sa vocation au compte rendu d'ouvrages de sciences et de sciences humaines pour présenter une initiative, à laquelle votre serviteur est associé, de mobilisation scientifique en défense de la liberté de recherche et d'enseignement - sans lesquelles il n'y a ni livres possibles ni éditeurs susceptibles de les publier. En Turquie, cette double liberté indivisible est fortement menacée par l'action de l'actuel gouvernement et de l'appareil d'Etat, sans parler des campagnes de presse qui diffament les chercheurs, enseignants, étudiants, traducteurs, éditeurs s’attachant à la production et à la transmission d'un savoir critique sur des sujets tels le génocide arménien, la fabrique de l'histoire officielle, la situation des minorités ethniques, ou l'état des libertés démocratiques.

La création de cette institution d'un genre nouveau, le Groupe international de travail ou GIT « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie », est présentée ci-dessous. Son fonctionnement comme son champ d'action pourraient s'appliquer à d'autres cas nationaux car les menaces pesant sur la liberté de recherche et d’enseignement ne sont pas limitées à la Turquie, on ne le sait que trop bien. Il s’agit aussi, on le comprend à la lecture du texte, de dépasser le format d’une simple pétition, d’une adhésion à une déclaration. Le GIT articule cette adhésion publique sur une institution visant à produire et diffuser de la recherche. Par ses qualités, le GIT devrait pouvoir constituer une instance de veille, de surveillance et même de pression sur les situations liberticides. Nous pensons que les lecteurs du Blog des Livres seront intéressés à connaître cette manière différente mais légitime de faire de la recherche et d'animer l'actualité des sciences. Le Blog des Livres de La Recherche a même l’exclusivité en avant-première de cette information, l’initiative devant être rendue publique demain mardi.      

Vincent Duclert (en illustration, l'édition Folio chez Gallimard, 2008, 547 p., 9,40 €, du recueil de l'écrivain et prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, contraint à l'exil aux Etats-Unis après avoir reçu des menaces de mort).

 

Groupe international de travail « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie », créé à Paris le 21 novembre 2011.

 

Les mesures de répression gouvernementale et les attaques portées contre la recherche et à l’enseignement universitaire en Turquie se sont intensifiées depuis 2009. Elles ont atteint un niveau alarmant avec l’arrestation, en octobre 2011, de la professeure et politiste Büşra Ersanlı de l’université de Marmara, du directeur des prestigieuses éditions Belge Ragıp Zarakolu, du doctorant en science politique, éditeur et traducteur Deniz Zarakolu, ou de l’étudiante en science politique de 21 ans Büşra Beste Önder. Ils sont détenus dans le cadre des « opérations [anti] KCK », accusés d’appartenir à ce « Rassemblement social du Kurdistan » que dirigerait la rébellion armée kurde du PKK. Ces accusations ont pour seul objectif de faire taire les intellectuels indépendants et de menacer les chercheurs, les universitaires, les étudiants. La justice en Turquie collabore à ce processus de persécution en généralisant la détention préventive des gardés-à-vues, en ordonnant pour certains d’entre eux (Ragıp et Deniz Zarakolu) leur incarcération dans des prisons de haute sécurité, en réduisant les droits de la défense, en s’acharnant sur les prévenus – comme la sociologue Pinar Selek plusieurs fois acquittée ou les journalistes d’investigation Ahmet Șık et Nedim Șener eux aussi accusés de « terrorisme » dans le cadre des procès « Ergenekon » et maintenus en préventive -, en organisant des procès d’Etat.

 

Avec la systématisation des arrestations arbitraires depuis avril 2009, et des inculpations pour « appartenance à une organisation terroriste », c’est la possibilité même de mener en Turquie des recherches indépendantes comme celle d’en diffuser les résultats à l’université comme à l’opinion publique qui sont visées. Le travail régulier des chercheurs, des professeurs, des étudiants, des traducteurs, des éditeurs, devient périlleux avec une menace permanente sur leur intégrité physique, professionnelle et morale. Leur liberté de travail et d’existence est niée comme est mise en danger la liberté de pensée et d’expression dont elle découle. Près de soixante-dix journalistes sont emprisonnés en Turquie pour avoir fait simplement leur métier, auxquels s’ajoutent les milliers de prisonniers d’opinion raflés dans le cadre de la procédure hors-normes du KCK « qui a conduit à environ 8.000 gardes à vue et 4.000 inculpations. Chaque semaine, des dizaines de noms viennent s’ajouter à la liste. » (Guillaume Perrier, Le Monde, 3 novembre 2011). On ne compte plus les membres incarcérés du parti légal turc BDP (et représenté au Parlement). Cette répression considérable ne touche pas seulement les milieux pro-kurdes en Turquie. D’autres intellectuels libéraux sont arrêtés parce qu’ils s’interrogent sur l’action du gouvernement, sur le rôle des organisations de sensibilité religieuse, sur les pratiques de l’appareil d’Etat. Le Centre américain du PEN considère à plus de mille le nombre d’universitaires, d’écrivains, d’éditeurs et d’avocats arrêtés, tandis que l’Association turque des avocats contemporains (CHD) estime que 500 étudiants sont incarcérés.

 

Les sciences sociales, - la science politique aujourd’hui particulièrement -  paient un lourd tribut à cette bataille pour la liberté scientifique et intellectuelle en Turquie. Le simple fait d’étudier ou de débattre de concepts tels que « démocratie » ou « droits de l’homme », le simple fait de publier des ouvrages sur la diversité culturelle de la société turque, sur les structures de l’Etat ou sur l’histoire des minorités peuvent désormais être retenus contre leurs auteurs et les conduire en prison dans l’attente interminable d’un procès.  Après avoir été quelque peu assouplies dans les années 2000, les barrières de la peur paralysent de nouveau la société turque et ses forces intellectuelles. Elles peuvent les détruire. L’intimidation est partout et au plus haut niveau de l’Etat et du gouvernement, comme le rappellent les déclarations menaçantes du Premier ministre Erdoğan, le 18 novembre à Bitlis, à l’encontre de ceux qui s’interrogent sur la légalité des si nombreuses procédures pénales visant la liberté d’expression. Les chercheurs, universitaires, éditeurs, traducteurs, étudiants, tous ceux qui donnent vie aux univers scientifiques et académiques d’un pays doivent désormais se contraindre et s’autocensurer s’ils veulent survivre. A moins d’affronter la police, la justice, les tribunaux et les procès, et pour ne pas évoquer les campagnes de presse insultantes et dégradantes. C’est inacceptable. Et nous protestons avec eux, pour eux et pour ce qui nous unit à eux, le principe supérieur de liberté de recherche et d’enseignement.

 

*

 

Solidaires de nos collègues de Turquie, nous appelons les chercheurs et universitaires du monde entier à participer à un groupe international de travail (GIT) « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie », et à en créer les antennes dans chaque pays. Ses activités prendront place dans le périmètre régulier des universités, des maisons d’édition et des centres de recherche. Elles auront pour but la production et l’articulation de connaissances approfondies sur l’état des libertés en Turquie. Elles s’inscriront dans les pratiques habituelles des chercheurs, enseignants, étudiants, traducteurs, éditeurs et vulgarisateurs de la recherche. Elles s’exprimeront au travers de rencontres, de conférences et de séminaires portant sur la connaissance et l’analyse des conditions générales de la recherche et de l’enseignement (en Turquie). Elles se traduiront par de nombreuses contributions de spécialistes, par la production d’un savoir inédit et par sa large diffusion. Ce groupe international de travail réalisera une veille documentaire sur tous les faits relatifs à la situation des chercheurs, universitaires, étudiants, éditeurs, traducteurs persécutés. Il travaillera à la connaissance de l’exercice de la liberté d’expression, de la libre circulation des informations critiques ou non conventionnelles, et de la liberté d’engagement et d’association en Turquie, exercice qui conditionne l’existence de ces libertés plus spécifiques mais néanmoins essentielles de recherche et d’enseignement. Il examinera les processus de construction de la démocratie et les blocages auxquels se heurte la démocratisation en Turquie, historiquement et dans un contexte international renouvelé avec les révolutions du « printemps arabe ». Il se propose aussi de constituer une plate-forme d’information, exposant notamment l’ampleur de l’actuelle répression intellectuelle en Turquie, ou bien le sort personnel des collègues menacés ou emprisonnés, ou encore les questions juridiques, politiques, économiques, sociales relatives au processus de démocratisation. Les faits concernant le monde de la recherche et de l’enseignement en Turquie seront confrontés à la situation générale des libertés intellectuelles et publiques dans ce pays mais aussi à des cas similaires ayant affecté ou affectant d’autres pays et, in fine, aux enjeux scientifiques et universitaires dans le monde. Formé de chercheurs, d’universitaires, d’étudiants, de traducteurs et d’éditeurs, unis dans cette communauté de principes et de pratiques, le Groupe international de travail « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie » fonctionnera comme un centre de recherche diffusant, dans un langage accessible, les résultats de ses enquêtes. La médiation des activités du GIT sera assurée par tous les moyens à disposition de ses membres, publications scientifiques, carnets de recherche sur internet, colloques, conférences et tables rondes, etc., et toutes ces données seront largement répercutées dans la presse généraliste et les grands médias.

 

Des antennes du GIT seront créées dans tous les pays. Chacune d’entre elles fonctionnera de manière autonome selon les principes de travail, d’éthique et d’objectifs décrits ci-dessus. Leur mise en réseau traduira la force et l’efficacité du GIT « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie ». Ce modèle empirique d’association académique internationale pourra envisager, avec d’autres collègues qui en prendraient l’initiative, d’agir, par la recherche, l’étude et la transmission des savoirs, sur d’autres terrains où chercheurs, universitaires, étudiants, traducteurs, éditeurs, sont menacés dans l’exercice de leur métier et de leur vocation. D’autres GIT « Liberté de recherche et d’enseignement » pourraient ainsi voir le jour, concrétisant une dynamique académique pour les libertés démocratiques.

 

La création du Groupe international de travail « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie » est réalisée à l’initiative de Samim Akgönül, maître de conférences à l’université de Strasbourg (histoire et science politique), Salih Akın, professeur à l’université de Rouen (linguistique), Faruk Bilici, professeur à l’INALCO (histoire), Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales/EHESS (histoire, sociologie), Cengiz Cağla professeur invité à l’EHESS (science politique), Yves Déloye, professeur à Sciences Po Bordeaux et à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (science politique), secrétaire général de l’Association française de science politique, Deniz Günce Demirhisar, doctorante à l’EHESS et ATER à l’université de Paris 13 (sociologie), Gilles Dorronsoro, professeur à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (science politique), Vincent Duclert, professeur agrégé à l’EHESS (histoire), Paul Dumont, professeur à l’université de Strasbourg (histoire), Ragıp Ege, professeur à l’université de Strasbourg (économie), Gulçin Erdi Lelandais, docteure de l’EHESS, Marie Curie Fellow, university of Warwick (sociologie), Eric Geoffroy, maître de conférences à l’université de Strasbourg (études arabes et islamiques), Diana Gonzalez, docteure de l’EHESS (sociologie, esthétique),  Ali Kazancigil, co-directeur de la revue Anatoli (science politique), Iclal Incioglu, doctorante à l’université de Paris 7 (psychologie sociale), Lilian Mathieu, directeur de recherche au CNRS, ENS de Lyon (sociologie), Claire Mouradian, directrice de recherche au CNRS (histoire), Emine Sarikartal, doctorante à l’université de Paris- Nanterre, traductrice et éditrice (philosophie), Ferhat Taylan, doctorant et traducteur (philosophie), Murat Yıldızoğlu, professeur à l’université de Bordeaux (économie)…….[liste en cours de finalisation].

 

Cette équipe a installé à Paris une première antenne du GIT, le 21 novembre 2011.

 

Contacts pour adhésion : duclert@ehess.fr, ccagla2002@yahoo.com, hamit.bozarslan@ehess.fr, diana.gonzalez2@wanadoo.fr, ferhattaylan@gmail.com, yvesdeloye@hotmail.com,

18 novembre 2011

Le retour des dissidents

Blog durand
Les derniers billets du Blog des Livres consacrés à la situation des libertés publiques et intellectuelles en Russie comme en Turquie soulignent que le temps des dissidents est revenu. Alors que la fin de l’Empire soviétique laissait imaginer que prendrait fin la persécution des intellectuels, chercheurs, écrivains ou artistes affirmant leurs libres choix de penseurs, on assiste, et particulièrement aujourd’hui, à un retour des dissidents – à la fois dans leur détermination à défendre les libertés démocratiques et dans l’acharnement des pouvoirs d’Etat à les faire taire. Ce phénomène n’est pas nouveau, surtout depuis que l’on a observé la mutation du soviétisme en ultra-nationalisme et la tentation équivalente de l’islamisme. C’est donc une bonne raison de relire le destin d’un des plus célèbres dissidents soviétiques, Alexandre Soljénitsyne dont Claude Durand, ancien PDG des éditions Fayard, fut l’agent pour le monde entier, et qui livre aujourd'hui son expérience après trente-sept ans d'une guerre sans fin pour défendre l'honneur littéraire et politique d'un homme. C'est à l'automme 1974 qu'Alexandre Soljénitsyne charge en effet personnellement l'éditeur français (à l'époque au Seuil) de veiller au destin de son oeuvre. Le livre que publie Claude Durand a débuté avec la commande par Georges Nivat, en vue d’une exposition à Genève, de « deux-trois feuillets sur [s]es relations agent/auteur avec Alexandre Soljénitsyne » qui ont fini en un livre de près de trois cents pages, vivant et baroque comme son auteur. Agent de Soljénitsyne (Fayard, 19 €) se lit comme un roman, plutôt policier car il a fallu à Claude Durand tout le talent et l'énergie pour démêler l’écheveau inextricable des droits et des éditions, et pour contrer toutes les manœuvres vénales ou politiques s’acharnant sur l’auteur. Durand a compris que l’œuvre littéraire pouvait devenir une arme en défense de l’écrivain dès lors qu’elle était organisée comme telle, pensée dans sa cohérence, étendue sur le monde entier. C’était la meilleure façon de soutenir la dissidence de l’intellectuel comme de retrouver la vérité de son œuvre. L’expérience de Claude Durand ici retracée dans un livre attachant et sincère doit servir au temps présent où la persécution des dissidents reprend, après quelques années de liberté, en Russie comme en Turquie. Et pour ne pas parler de la Chine ou de l’Iran où jamais cette persécution n’a cessé.

Vincent Duclert

Dans son avant-propos, Claude Durand salue ses amis de Fayard, ses amis passeurs entre les cultures russes et françaises, et ses amis traducteurs et traductrices. Bref, un temps de combat, de travail,et d'amitié aussi.

 

16 novembre 2011

Paroles libres

Blog ko
En complément ou en introduction au documentaire passionnant et vertigineux consacré à Mikhaïl Khodorkovski, sorti en salle le 9 novembre dernier, rappelons que Paroles libres du prisonnier politique le plus célèbre de la Russie est disponible depuis le mois de septembre aux éditions Fayard (traduit du russe par Galia Ackerman, 310 p., 20 €). La préface d’Hélène Despic-Popovic, ancienne correspondante de Libération à Moscou, dresse un portrait réussi de ce jeune oligarque qui a profité des années Elstine à partir de 1991 pour hisser ses sociétés – et la plus célèbre, Ioukos – au sommet de l’économie mondiale et qui est arrêté le 25 octobre 2003 par la police aux ordres du nouveau maître du Kremlin, Vladimir Poutine, arrivé à la tête de l’Etat russe depuis 2000. Depuis, Mikhaïl Khodorkovski est l’ennemi public n°1 en Russie, et tous ceux qui ont travaillé avec lui sont persécutés, de Platon Lébédev à Vassili Aleksanian et Svetlana Bakhmina. Son crime : avoir voulu intervenir dans les affaires du pays, moins en homme politique qu’il ne prétendait pas être qu’en intellectuel critique du système poutinien et soucieux de la démocratisation de la société russe, autant de convictions inacceptables aux yeux du pouvoir autoritaire du Kremlin. L’acharnement de ce dernier n’a eu d’égal que la détermination de Mikhaïl Khodorkovski de résister et, plus encore, de devenir un porte-parole des libertés emprisonnées. Comme naguère les dissidents à la dictature soviétique, il utilise les arènes de ses nombreux procès pour affirmer sa volonté d’une Russie libre. Paroles libres réunit ces textes et d’autres, entretiens, articles, dialogues. Mikhaïl Khodorkovski s’est métamorphosé en une personnalité morale de premier plan, faisant face à son destin avec un remarquable courage, incarnant l’histoire de la Russie dans ce qu’elle a de plus sombre et de plus éclatante en même temps. Il est bon de le savoir et Paroles libres rend justice de cette résistance de tous les instants, au fond des geôles de la Russie privée de liberté.

Vincent Duclert

 

15 novembre 2011

Disparition d'Hubert Nyssen

Blog accomp
Hubert Nyssen, fondateur en 1978 de la remarquable maison d’édition Actes Sud qu’il installa à Arles, est décédé dans la nuit du 11 au 12 novembre à l’âge de 86 ans. Né le 11 avril 1925 à Bruxelles, docteur ès lettres, enseignant dans les universités de Liège puis d'Aix-en-Provence lorsqu’il vint en France, il fut naturalisé en 1976. Il fait partie, selon l’expression qui donne son titre au futur dictionnaire Robert Laffont, des « étrangers qui ont fait la France » (à paraître au printemps 2012 sous la direction de Pascal Ory). Hubert Nyssen est l’éditeur de la géniale série Millénium, mais aussi de l'écrivaine russe Nina Berberova dont L’accompagnatrice (108 p., 10 €) en 1985 donnera un grand essor à sa maison. Il publie aussi le hongrois Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2012, et Laurent Gaudé, prix Goncourt en 2004 (pour Le Soleil des Scorta). Très européennes, fortement soutenues, résolument littéraires, les éditions Actes Sud sont réputées pour la belle qualité matérielle et esthétique des livres qu’elles éditent et qui sont, par leur papier, leur format, leur présentation, de véritables petits objets d’art (très bon marché de surcroît). La fille d’Hubert Nyssen, Françoise, assure depuis plusieurs années la direction d’Actes Sud.

Vincent Duclert

 

11 novembre 2011

La mort au combat

Blog audoin
Toute la précédente campagne électorale de 2007 a résonné des efforts du candidat Nicolas Sarkozy, secondé par ses conseillers Henri Guaino et Max Gallo, de réenchanter, plus encore que la République ou la démocratie, la France comme nation et mémoire. La plaçant au-dessus de tout, il s’appliqua durant son quinquennat à redonner du sacré aux grands moments collectifs et officiels qui scandent la vie de la nation. Les gains politiques s’imposent dans leur évidence, et plus encore à la veille d’une nouvelle élection présidentielle où le président sortant se représentera en toute logique : porter haute la fonction présidentielle, bannir toute controverse en disposant un régime de sacralité, incarner l’unité nationale. Dernière initiative en date, celle d’aujourd’hui, avec la cérémonie particulière de l'Arc de Triomphe associant les familles des soldats français morts en Afghanistan, et l'annonce du dépôt, « dans les semaines qui viennent », d’un projet de loi visant à faire du 11 novembre la commémoration de « la Grande Guerre et tous les morts pour la France ».

Stéphane Audoin-Rouzeau, auteur de Combattre (Une anthropologie historique de la guerre moderne XIXe-XXIe siècle, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 330 p., 21 €) et d’études décisives sur la Grande Guerre dont Cinq deuils de guerre (Noésis, 2001, réed. Armand Colin 2014), a souligné (France 2, journal de 13 h) tout l’intérêt de cette réforme du 11 novembre qui permettra selon lui de restaurer dans la société la conscience et la compréhension de la mort au combat. Parlant en anthropologue, l’historien insista sur la capacité d’une telle commémoration à établir un lien plus fort entre les individus et la nation et à permettre aux affects des premiers de nourrir la construction de la seconde. Cette ambition d’un nouveau 11 novembre a un prix cependant, celui d’une part de diluer la spécificité du sacrifice de 14-18 et de risquer même d’oublier ce conflit puisque les événements les plus présents, où les morts sont les plus proches, viendront les premiers à l’attention publique, et celui, d’autre part, de suggérer qu'avec la réunion de tous les morts au combat toutes les guerres sont équivalentes. Chaque guerre existe dans son histoire et il est utile aussi de faire droit à l’histoire aussi bien qu’à l’anthropologie. Comment articuler les deux ? C’est tout l’enjeu de l’anthropologie historique (ou de l’histoire anthropologique) ! Et comment les articuler dans l'espace public, dans la vie de la nation ? Et comment réformer pour conserver l'essentiel ? Et quel essentiel privilégier, choisir ?

Vincent Duclert