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septembre 2011

29 septembre 2011

Nouveaux acteurs, nouvelle donne

Blog badie 
Bertrand Badie, spécialiste de géopolitique à Science Po, et Dominique Vidal, spécialiste du proche-Orient, ont coordonné un volume de L’état du monde * pour 2012 : Nouveaux acteurs, nouvelle donne (240 p., 17 €). Parmi ces nouveaux acteurs qu’étudient les auteurs de ce collectif, les jeunes comme l’ont illustré les révolutions du « Printemps arabe » (Jean-Marc Cléry), mais aussi les « alternatifs de l’écologie » (Nicolas Haeringer), ou les militants de la transparence version WikiLeaks (Franck Petiteville), ce qui fait dire à Bertrand Badie que « le social défie le politique et fait trembler l’international ». Ces nouveaux acteurs (ou d’anciens acteurs rénovés comme les extrêmes droites européennes analysées par Dominique Vidal) interviennent sur le terrain de nouvelles questions, la diplomatie des pays émergents (Christophe Jaffrelot), le rôle des ONG humanitaires (Julien Boussac) ou la justice pénale internationale jugée « impossible » (Géraud de la Pradelle). Si « le vieux monde [est] bousculé », les institutions résistent. Une troisième partie concentre des mises au point sur les conflits et enjeux régionaux, surtout au Moyen-Orient. Ces études croisées proposent une vision problématisée d’un monde en profonde mutation.

Vincent Duclert

* L'Encyclopédie de L'état du monde de La Découverte propose un site payant très riche, avec 30 ans d'archives et plus de 8 000 articles : www.etatdumonde.com

27 septembre 2011

La Vie, l’Evolution et l’Histoire

Blog morange 
Publié aux éditions Odile Jacob, La Vie, l’Evolution et l’Histoire (200 p.n 23,90€) constitue le sixième ouvrage publié par Michel Morange, biologiste moléculaire et historien des sciences du vivant. Ce texte prolonge directement la réflexion conduite dans un livre paru en 2005, Les secrets du vivant, Contre la pensée unique en biologie. Dans ce premier essai, l’auteur voulait montrer la nécessité pour la biologie d’articuler différents types d’explication pour arriver à une meilleure connaissance du vivant. Il en identifiait alors trois : des explications de type « molécularo-mécaniste », de type « darwinien », et de type « physique non causal ». Dans le texte de 2011, la dernière catégorie – dont on sentait bien qu’elle avait du mal à trouver sa place dans l’argumentaire du précédent essai – a disparu, et ne demeure donc que la distinction entre les deux grands champs de la biologie : la biologie fonctionnelle et la biologie évolutionniste (Chapitre 1).

La biologie fonctionnelle regroupe l’ensemble des disciplines ayant pour vocation la compréhension du fonctionnement des êtres vivants tels qu’ils existent actuellement. Son idéal est la caractérisation de la machinerie moléculaire à la base de leur fonctionnement. La biologie évolutionniste a pour projet l’explication de l’élaboration progressive au cours du temps évolutif de cette machinerie. Longtemps, ces deux biologies se sont développées sans interaction réelle, la première ayant souvent cherché à annexer le champ d’expertise de la seconde, à se présenter comme plus fondamentale.

Michel Morange observe que depuis quelques années, les zones de contact entre ces deux biologies deviennent de plus en plus nombreuses, et que cette convergence récente, si elle suscite évidemment de nombreuses difficultés, est d’abord porteuse d’espoirs pour les sciences du vivant (Chapitres 2 et 3). Par exemple, les nouvelles possibilités de la biologie synthétique permettent désormais de tester expérimentalement la valeur des scénarios évolutifs en laboratoire, en produisant artificiellement les différents stades d’une série évolutive. Réciproquement, des raisonnements évolutifs darwiniens permettent parfois de révéler de nouvelles (et inattendues) fonctions de structures moléculaires.

Dans le quatrième et dernier chapitre, l’auteur développe la thèse principale de son livre (absente de l’ouvrage de 2005) : si les deux biologies doivent se rapprocher, c’est parce que le vivant, par essence, est un phénomène historique. La vie n’est pas régie par des lois, comme l’est par exemple le mouvement des corps. Si tel était le cas, la biologie fonctionnelle serait suffisante à sa compréhension. Les mécanismes du vivant, y compris les plus fondamentaux (réplication de l’ADN, nature du code génétique, etc.), sont des produits de l’histoire évolutive, et en ce sens, renferment une certaine part de contingence, invisible à l’analyse fonctionnelle. Comme l’écrit Michel Morange, « la dimension historique de la vie résiste à toutes les tentatives de simplification et d’unification » (p. 133). Cette irréductible dimension historique doit rapprocher le biologiste de l’historien. Pour l’auteur – fort de sa propre expérience d’historien – il ne fait aucun doute que la biologie gagnerait beaucoup en s’inspirant de la manière dont l’histoire a su, depuis un siècle, surmonter un certain nombre d’obstacles qui demeurent encore dans le champ des sciences du vivant.

Ce livre, ancrée dans l’actualité des débats théoriques qui agitent la biologie (comme le montre la richesse de la bibliographie), prolonge une réflexion menée par Michel Morange depuis au moins dix ans sur la nature du vivant. Après avoir posé les termes du problème dans deux de ses précédents ouvrages, l’auteur dessine ici la voie qui lui semble la plus féconde pour la recherche à venir. Pour qui s’intéresse sérieusement aux fondements de la biologie, ce texte est un passage obligé.

Laurent Loison, Centre François Viète d’Histoire des Sciences et des Techniques, Université de Nantes

 

22 septembre 2011

Montaigne magique

Blog mont 
Quand j'étais petit (avant ma naissance, même, à vrai dire), il y avait la Rubrique à brac, de Marcel Gotlib, et les Dingodossiers, dessinés par le même et scénarisés par René Goscinny. On y lisait des leçons désopilantes sur tous les sujets possibles, parfois scientifiques, la digestion de la vache ou la reproduction chez les animaux par exemple.

Aujourd'hui, on peut relire avec plaisir ces albums, bien entendu, mais ils viennent de prendre un petit coup de vieux avec Tu mourras moins bête (mais tu mourras quand même) de Marion Montaigne (qui excusera, je l'espère, le jeu de mot calamiteux et flagorneur dans le titre de ce post). Elle vient de transposer en livre (Ankama éditions, 256 p., 13,90€) le blog (http://tumourrasmoinsbete.blogspot.com ) qu'elle tient depuis 2008 sous le pseudonyme de Professeur Moustache.

Elle a choisi, pour ce qui est annoncé comme un Tome 1, de regrouper des posts ayant un lien avec le cinéma et les séries télévisées. Elle y expose d'emblée son étrange attrait pour les armes à feu. Il est vrai que ce sont des objets fréquemment utilisés dans les films ou à la télévision. Où peut-on être blessé par balles sans mourir? Quelle doit être la taille d'un silencieux efficace? Voilà quelques unes des questions auxquelles elle répond. Elle a même poussé la conscience professionnelle jusqu'à réaliser un reportage sur un stand de tir. Car, à la différence de celles proposées par ses glorieux prédécesseurs, les leçons du Professeur Moustache sont fondées sur une documentation sérieuse. Un autre post (pardon, un autre chapitre) est fondé sur la rencontre avec un entomologiste dans un institut médico-légal.

Les posts de son blog sont toujours suivis des références qu'elle a utilisées pour les réaliser. Je regrette un peu leur absence ici. Mais le livre est probablement destiné à un public différent, plus jeune que celui du blog. Il sera vendu dans les rayons « bande dessinée » des librairies, et pas dans les rayons « science ». Comme par exemple pour Fritz Haber de David Vandermeulen (http://bit.ly/nPCwbZ  et http://bit.ly/a64Z5N ) ou pour Logicomix d’Apostolos Doxiakis (http://bit.ly/qqiU0m ), c'est bien dommage. Parions quand même que les nouveaux fans que gagnera ainsi le Professeur Moustache verront désormais la science sous un jour un peu plus favorable.

Luc Allemand

L'insupportable et bien à-propos visuel entourant la couverture du livre, importé du site de Marion Montaigne, signale que le livre est mis en vente AUJOURD'HUI. On l'avait compris du reste ! (ndlr)

 

21 septembre 2011

Alzheimer mon amour

Blog al 
Aujourd’hui 21 septembre 2011, Journée mondiale de la maladie d’Alzheimer. Elle touche de plus en plus de familles, notamment en raison de l’allongement de la durée de vue dans les pays occidentaux. Mon père a vécu avec cette maladie pendant près de dix ans, avant de mourir le 17 août 2009. Les dernières années, il n’a pas pu demeurer dans son appartement, même avec la présence permanente d’un être dévoué. Ma mère s’en est occupée de manière remarquable, avec une grande patience et beaucoup de souffrance contenue, et parfois du bonheur lorsqu’une communication, brève, instantanée et aussi vite retombée, s’établissait.

Cécile Huguenin, épouse de Daniel, a vécu elle aussi cette épreuve qui consiste à renoncer à ces formes si humaines d’hospitalisation à domicile et à accepter le transfert définitif dans un établissement spécialisé. Mais elle y a découvert une autre humanité, celle d’une communauté de malades, de familles, de visiteurs et d’intervenants, et surtout de soignants capables, par leur joie de vivre, de redonner un peu de bonheur aux « Alzheimer ». Cécile Huguenin en a fait un livre, Alzheimer mon amour (Héloïse d’Ormesson, 128 p., 14 €) qui parle à ceux qui connaissent la maladie comme à ceux qui ne la connaissent pas. Son livre s’achève sur un bel hommage à tous ceux qui font face à cette maladie de la dégénérescence, avec succès, avec humanité, malgré la mort toujours inévitable. C’est aussi un cri d’alarme !

« Quant à "nous-les-familles", nous nous portons tellement mieux quand nous retrouvons nos êtres chers pomponnés, luisants de propreté, affairés dans leurs jeux, leurs gâteaux, leurs travaux manuels. De "vous-les-soignants" qui portez ces vies fléchissantes que nous avons déposées entre vos mains, nous attendons tellement. [...] Vous qui vous désignez modestement "artisans de bien-être", qui prend soin du vôtre ? »

 

Vincent Duclert

 

19 septembre 2011

Terre de vignes

Blog frankel 
Alors que les foires aux vins battent leur plein dans les supermarchés de France et de Navarre, l’étude du géologue Charles Frankel nous rappelle dans un livre merveilleux combien la géologie exerce d’influence sur les vignobles, les arômes, et la qualité des vins, combien elle détermine le terroir, mot magique qui résume à lui tout seul le mystère de la vigne. « C’est un sujet complexe et grisant, explique l’auteur de Terre de vignes (Le Seuil, 297 p., 21 €). Planétologue de formation, mon domaine est d’habitude les volcans, les laves de la Lune et les glaciers de la planète Mars. En débarquant dans les vignobles de France, c’est donc avec un œil neuf et une grande soif d’apprendre – au sens propre comme au sens figuré – que j’ai arpenté les collines ensoleillées, envouté par les paysages et charmé par l’hospitalité des vignerons. C’est ce parcours initiatique que je propose au lecteur, en espérant avoir brossé un portrait fidèle du paysage viticole français ».

Charles Frankel, qui a écrit son livre depuis l’une des rares terres de France qui ne compte pas de vignobles, la Bretagne, débute son périple il y a 500 millions d’années dans les schistes de l’Anjou avec ses crus réputés de Savennières et des coteaux du Layon cultivés sur une pâte de sédiments et de roches volcaniques issue de la tectonique des plaques. « Lorsque vous portez à vos lèvres l’un de ces vins d’Anjou, c’est l’arôme de cette mer disparue et de ses rivages qui se rappelle à votre souvenir, ce grand carambolage qui a donné naissance à la France ». Quant au Sancerre qui se forme avec l’arrivée des mers tropicales au début du Jurassique, un faisceau de failles et une cuvette calcaire découpée en de multiples mamelons et vallons par les sources et ruisseaux qui s’écoulent vers la Loire ont offert au terroir « son écrin de relief ». Le vignoble en tire une protection du point de vue climatique qui explique tout l'arôme du vin : « au début de l’automne, les brumes matinales remontent du fleuve par les cluses et se répandent sur le vignobles, favorisant une maturation plus lente et plus équilibrée du raisin ». C’est la saveur si singulière du Sancerre qui s’élabore ici.

Cette étude qui plonge dans l’histoire géologique complexe de France - cartes et coupes géomorphologiques à l’appui – n’oublie pas les hommes et les femmes : « dans la formule qui donne un bon cru, s’il y a le sol et le relief, le climat et le cépage, il y a par-dessus tout le vigneron », souligne l’auteur. Le voyage du géologue s’achève à l’époque de l’essor des mammifères qui laissent leurs marques dans le terroir de Champagne tandis que les torrents dévalés des montagnes bâtissent les terrasses de graves et de galets du Bordelais et des côtes du Rhône. Ne manquent qu’à l’appel les grands vignobles du Jura et de Savoie, du Sud-Ouest et de la Corse. Un prochain volume ?

Vincent Duclert

 

14 septembre 2011

Pour un humanisme numérique

Blog milad 
Les humanités numériques (ou Digital Humanities) sont devenues un axe majeur de recherche en sciences sociales et humaines, au point de compter parmi l'une de leurs nouvelles disciplines. En quoi existe-t-il un « humanisme numérique » s’interroge Milad Doueihi dans un bel essai de la collection « La librairie du XXIe siècle », à paraître demain aux éditions du Seuil (181 p., 19 €).

Titulaire de la chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université de Laval (Québec), et déjà auteur dans la même collection de La grande conversion numérique en 2008 (réédition « Points essais » 2011), ce spécialiste du religieux dans l’Occident moderne avance que « l’humanisme numérique est le résultat d’une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent, [...] l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine ». Ce qu’observe Milad Doueihi, c’est « le retour du mythe au cœur même de la culture numérique ». Et cela n’a rien de surprenant : « dès ses origines, explique l’auteur, cette technique devenue culture a été animée par un souci de l’intelligent et de l’humain, de l’intelligent comme expression de l’humain. Le calcul s’est très vite transformé en lieu de sociabilité, et l’humain s’est du coup en partie numérisé. Même les jeux se sont transformés en une occasion de produire des récits et des textes essentiellement mythologiques ». Pour preuve de cet humanisme numérique, l’amitié sur laquelle s’érigent et se développent les réseaux sociaux et la sociabilité numérique, et à laquelle Milad Doueihi consacre de longues pages. Une amitié et ses codes eux-mêmes retravaillés par l’expérience numérique, mais bien réels aussi.

Vincent Duclert

 

11 septembre 2011

Here is New York

Blog ny 2 
Au terme de Here is New York écrit durant l'été de 1948, l’écrivain E.B White (1899-1985), qualifié par le New York Times de «  defining voice ot American writing », évoqua un arbre dans la ville.

« A block or two west of the new City of Man in Turtle Bay there is an old willow tree that presides over an interior garden. It is a battered tree, long suffering and much climbed, held together by strands of wire but beloved of those who know it. In a way it symbolizes the city : life under difficulties, growth against odds, sap-rise in the midst of concrete, and the steady reaching for the sun. Whenever I look at it nowadays, and feel the cold shadow of the planes, I think : "This must be saved, this particular thing, this very tree." If it were to go, all would go – this city, this mischievous and marvelous monument which not to look upon would be like death. » (The Little Bookroom, 1999, p. 56).

Blog NY tree 
Il y a désormais un autre arbre qui symbolise la ville, l’arbre qui s’élevait sur la place centrale du World Trade Center, et qui a survécu à l’effondrement des deux tours. Replanté, il appartient maintenant à la forêt du souvenir qui s’étend autour du mémorial composé des deux immenses fontaines sur les bords desquelles sont gravés dans le bronze les noms des 2 983 victimes des événements du 11 septembre 2001. Cet arbre est un témoignage de la ville affrontant la terreur à laquelle rien ne la préparait, au milieu de ce jour crépusculaire dont personne n’oubliera la force brutale, comme personne n'oubliera non plus le courage et le recueillement des New-Yorkais. Recueillement pour honorer leurs morts, courage de conserver leurs valeurs de tolérance et de liberté.

Vincent Duclert

10 septembre 2011

L'économie immatérielle

Blog bomsel 
Directeur de la chaire ParisTech d’économie des médias et des marques et professeur d’économie industrielle à l’Ecole des MINES ParisTech, Olivier Bomsel a publié l'année dernière * une intéressante et subtile étude sur L’économie immatérielle (Gallimard, coll. « NRF Essais », 282 p., 18,90 €), celle-là même qui triomphe avec Internet, « cette économie des mots, que l’on appelle numérique, immatérielle, de la connaissance, de la communication ou de l’information ». Le grand saut avec la période précédente tient dans l’autonomie nouvelle des mots, des images, qui naguère ne faisaient qu’identifier des choses consommées, des biens matériels : « ces mots rest [ai] ent largement associés aux objets dont ils [étaient] la réclame ». Désormais, Internet s’affirme « comme l’étalage, non des seules marchandises, mais de leur expérience, de leur consommation ». En témoignent les innombrables forums d’utilisateurs, de testeurs, d’évaluateurs, qui débattent de tout sur tout, avec sérieux, compétence et humour. « Contrepoint à la publicité, ils témoignent d’expériences ». C’est ainsi que « la Nouvelle Economie des années 2000 est incroyablement romanesque, souligne l'auteur. Elle crée le pays des merveilles, une économie en miroir à l’économie des choses, fondée sur le mythe libérateur de l’accès. Au-delà de l’hypermarché global, des pages et des cartes qui y figurent le monde, circulent le texte, les images et les sons, ces choses dites culturelles, gravées de tout temps sur des supports. Internet est le grand annuaire des choses. Et, croit-on, le substitut de tous les livres… »

Voici un livre important pour mesurer les changements majeurs sur nos vies introduits par l’économie immatérielle.

Vincent Duclert

* Nos excuses à l'éditeur, le livre nous avait échappé. Il est pourtant tout ce qu'il y a de plus matériel, belle édition, papier de qualité, jaquette soignée..

06 septembre 2011

Comédie sérieuse sur la crise financière

 Blog lordon
« Je crains que de génie vous ne soyez en manque….

Livrant la société au joug de la finance,

Fatalement devaient venir les conséquences. »

Ainsi s’achève D’un retournement l’autre (Seuil, 137 p., 14 €), la pièce en quatre actes et en alexandrins imaginée par un économiste renommé proche de la sociologie bourdivine, auteur notamment de la Crise de trop en 2009 (Fayard). Transposant la crise des subprimes (ou « subpraïmes ») et la faillite du système bancaire dans un Ancien Régime imaginaire, Frédéric Lordon propose un noir divertissement qui s’apprécie comme du Diderot.

V.D.

 

05 septembre 2011

La société des égaux

Blog rosan 
« La démocratie affirme sa vitalité comme régime au moment où elle dépérit comme forme de société. En tant que souverains, les citoyens n'ont cessé d'accroître leur capacité d'intervention et de démultiplier leur présence. Ils ne se contentent dorénavant plus de faire entendre de façon intermittente leur voix dans les urnes. Ils exercent, toujours plus activement, un pouvoir de surveillance et de contrôle. Ils empruntent les formes successives de minorités actives ou de communautés d'épreuve, autant que celle d'une opinion diffuse pour faire pression sur ceux qui les gouvernent et exprimer leurs attentes et leurs exaspérations. La vivacité même des critiques qu'ils adressent au système représentatif donne la mesure de leur détermination à faire vivre l'idéal démocratique. C'est un trait d'époque. L'aspiration à l'élargissement des libertés et à l'instauration de pouvoirs serviteurs de la volonté générale a partout fait vaciller les despotes et modifié la face du globe. Mais ce peuple politique qui impose toujours plus fortement sa marque fait de moins en moins socialement corps. La citoyenneté politique progresse en même temps que régresse la citoyenneté sociale. Ce déchirement de la démocratie est le fait majeur de notre temps, porteur des plus terribles menaces. S'il devait se poursuivre, c'est en effet le régime démocratique lui-même qui pourrait à terme vaciller. »

Les premières phrases du nouveau livre de Pierre Rosanvallon disent le projet et l’importance de La société des égaux (Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 431 p., 22,50 €). Alors que le modèle démocratique est classiquement analysé du point de vue politique, le professeur au Collège de France d’histoire moderne et contemporaine du politique et fondateur de La République des Idées décentre cette interprétation en ramenant la question de la démocratie vers ce qui a été historiquement l’un de ses berceaux aujourd’hui ignoré, la question sociale. On mesure avec lui l’urgence d’une telle approche en considérant combien le développement actuel des inégalités sociales, entrainant la « décomposition du lien social et, simultanément, de la solidarité », affecte le principe même de la démocratie et son avenir. Il convient alors d’interroger la construction de l’idée d’égalité, comment celle-ci a travaillé le projet démocratique, et comment sa disparition à l’horizon des sociétés déchire désormais la démocratie. Il s’agit donc d’un livre capital, par son pessimisme, en même temps que par la voie qu’il trace pour relever ce nouveau défi historique. Le combat contre les inégalités – lesquelles sont à la fois « l’indice et le moteur de ce déchirement » - conduit à inventer une nouvelle société seule capable de restaurer le lien social, donc le lien politique. Pierre Rosanvallon démontre ici, une nouvelle fois, sa capacité de savant à forcer les réalités actuelles et aller jusqu'aux origines qui les expliquent. Là commence alors le temps de la reconstruction.  

Vincent Duclert