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juin 2011

28 juin 2011

Océans : la nouvelle frontière

Blog océans 
Alors que Le peuple des océans, le film de Jacques Perrin, va se décliner en série documentaire diffusée par France 2 dès la rentrée (et par Arte en 2012), l’édition 2011 de Regards sur la terre. L’annuel du développement durable (358 p. , 25 €) édité par Armand Colin avec un groupe d'institutions de veille, l’Agence française de développement, l’Institut de développement durable et des relations internationales, et the Energy and Resources Institute, consacre son dossier principal aux océans comme « nouvelle frontière ». Chaque jour, expliquent les coordonateurs de l’enquête issus des trois think tank, « de nouvelles découvertes repoussent les limites océaniques des société humaines. [...] De fait, la frontière entre terre et mer s’estompe ». Les conséquences de ces mutations inégalées sont considérables, notamment sur le fragile équilibre des espaces marins et des éco-systèmes de la planète.

Vincent Duclert

 

25 juin 2011

Séquence BD. La croisière de l'Emile Bertin

Blog bertin 
Denis Lefebvre a romancé l’histoire vraie de l’or de la banque de France, les 254 tonnes de pièces et de lingots représentant douze milliard de francs évacuées le 10 juin 1940 du Brest sur L’Emile-Bertin, alors que les troupes allemandes investissaient les faubourgs du port breton. Une petite bibliographie historique est disponible en ouverture de La croisière de l’Emile-Bertin, le premier tome de la fresque en BD de cette histoire française au cœur de la guerre mondiale (Le Lombard, 48 p., 13 €). Chaque bulle compte, chaque dialogue narre la vaste cécité qui s’empara des élites militaires et civiles, quelques individus d’exception sauvant le pays de l’effondrement total. Lefebvre est associé à Pécau pour le scénario et Tibéry pour le dessin. Celui-ci pourrait paraître un peu statique. Au final il porte efficacement l’histoire. Certaines planches sont même très réussies dont celles qui mettent en scène L’Emile-Bertin, le véritable héros de l’album, navire mythique de la Royale du nom du célèbre ingénieur naval (1840-1924) *, croiseur ultra-rapide qui traversa l’Atlantique en huit jours avec sa précieuse cargaison avant d’atteindre Halifax le 18 juin. Mais la guerre a changé de visage, la France a conclu l’armistice et l’Angleterre n’est plus une alliée. Les navires de sa majesté ne peuvent empêcher L’Emile-Bertin de rallier La Martinique, sur ordre de Vichy, avec à son bord de mystérieux émissaires de la Résistance. La Gestapo quant à elle, avec les truands français qu’elle a recrutés et ses méthodes bien à elles, est déjà sur les traces de l’or français. On attend avec impatience la suite de ce Casablanca à la française !

* créateur de la marine de guerre japonaise, directeur des constructions navales françaises qui fit de la flotte française la deuxième du monde (après l'Angleterre) à l'aube du XXe siècle.

Vincent Duclert

 

23 juin 2011

La société allemande au XXe siècle

Blog alle 
Aujourd’hui et demain se tient à Bruxelles un nouveau sommet européen où les vingt-sept devront tenter de stabiliser la crise grecque. Le rôle des Allemands est central, on le sait, dans le sauvetage de la zone euro. C’est leur économie plus que tout qui donne sa force à la monnaie européenne, l’économie dans sa dimension financière, industrielle, technologique, et sociale. Ou, comment une société et une politique font corps avec cette économie. L’Allemagne a su ainsi réussir et sa réunification et l’union européenne. La compréhension de cette énigme allemande profite de la parution, aux éditions La Découverte, d’un ensemble de trois synthèses type « Repères » sur l’histoire, précisément, de la société allemande au XXe siècle, avec Le premier XXe siècle par Marie-Bénédicte Vincent, La RDA par Sandrine Kott, et La RFA par Alain Lattard (128 p. chaque, proposés en coffret pour 28,50 €). Cette nation a pu comprendre et surmonter les traumatismes de l'impérialisme, de la Première Guerre mondiale, du nazisme et du génocide, de la guerre froide, qu’étudient ces trois spécialistes universitaires français de l’Allemagne. On attend maintenant l’histoire au présent de la société allemande qui s'achève ici en 1989.

Vincent Duclert

 

20 juin 2011

La mort d'Elena Bonner

Blog bonner 
Elena Bonner est morte à Boston à l’âge de 88 ans, des suites d’une longue maladie. Médecin soviétique, pédiatre renommée, femme du physicien et prix Nobel de la Paix (1975) Andreï Sakharov disparu en décembre 1989, « figure majeure des droits de l’Homme en Union soviétique » comme l’écrit Le Monde * mais pas seulement puisqu’elle n’a cessé de lutter pour les libertés dans la nouvelle Russie. En 1988, elle compta avec son mari parmi les membres fondateurs de l’association Mémorial, qui devint l'un des principaux contre-pouvoirs démocratiques au système poutinien. Elevée par sa grand-mère en l’absence de ses parents déportés dans les camps staliniens, elle affirma très tôt une grande indépendance de caractère et une détermination sans faille à combattre la tyrannie soviétique. L’expérience du tragique lui donna une conscience très claire des valeurs à défendre. Elle osa quitter le PCUS après l’invasion de la Tchécoslovaquie et défendit les dissidents victimes des procès politiques de l’ère Brejnev. C’est en assistant à l’un d’eux (le procès Pimenov-Weil), à Kalouga, qu’elle rencontre le « père de la bombe atomique » soviétique devenu lui-même militant des droits de l’homme. Lui conserva un souvenir très vif de leur première rencontre, chez un avocat de la défense : « je trouvai chez lui une belle femme à l’allure énergique et grave. [...] Un an plus tard, Elena devint ma femme (je l’appelle Lioussia, comme on l’appelait dans son enfance et come l’appellent tous ses proches et amis ; partout dans ce livre je l’appelle par ce prénom) », écrit Sakharov dans ses Mémoires publiés aux Etats-Unis et immédiatement traduits en France par les éditions du Seuil (par Alexis et Wladimir Berelowitch, avec Dominique Legrand pour les passages scientifiques).

Ces Mémoires, véritable monument de physique nucléaire et de combat démocratique, accueille tout un chapitre consacré à cette femme d’exception. Sakharov raconte la vie de celle qui allait devenir sa femme et pour qui il éprouva un amour total. Il s’intéressa particulièrement à son histoire avant qu’elle ne partage sa vie. On y apprend que Lioussia, à l’âge où elle put avoir un passeport, choisit son nom, celui de sa mère, en même temps que son prénom, « Elena, le prénom d’Elena Insarova dans A la veille de Tourgueniev ».

Quand Sakharov fut exilé en 1980 à Gorki pour avoir dénoncé l’invasion de l’Afghanistan, elle fut son seul lien avec le monde extérieur jusqu’au moment où, en 1984, elle fut à son tour exilée pour activités « antisoviétiques » dans cette ville interdite aux étrangers. Le 16 décembre 1987, Mikhael Gorbatchev gracia le couple qui put regagner Moscou. Dédiés « à Lioussia », les Mémoires d’Andrei Sakharov s’achèvent sur l’évocation de cette dédicace : « Que nous soyons ensemble, elle et moi, voilà l’essentiel. »

Vincent Duclert

* https://www.lemonde.fr/carnet/article/2011/06/19/elena-bonner-figure-de-la-dissidence-en-urss-est-morte_1538039_3382.html

17 juin 2011

L'identité, le dépaysement

 

Blog bailly 
« Le sujet du livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour m’approcher de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formés par la géographie et l’histoire, par les paysages et les gens, le plus simple était d’aller voir sur place, autrement dit de visiter le pays. » Ainsi commence un livre merveilleux, intelligent, sensible, où les identités se construisent à la rencontre des paysages et des gens qui les habitent. Trente-quatre tableaux vivants, trente-quatre courts voyages au pays du peuple et des lieux ordinaires, racontés avec une écriture personnelle, juste, littéraire en un mot. Le dépaysement de soi, tel que l’auteur l’éprouve, fait accéder à l’identité d'un pays. A l'heure où l'on veut mettre la France et son histoire dans une « maison », cette approche faite d'expériences et de voyages rétablit les équilibres perdus.

Vincent Duclert

Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement. Voyages en France, Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 425 p., 23 €.

15 juin 2011

Apologie pour le livre

Blog dart 
Les éditions Gallimard publient, dans la collection « NRF Essais » dirigée par Eric Vigne, un recueil d’essais de l’historien américain de la France moderne Robert Darnton, aujourd’hui directeur de la Bibliothèque universitaire de Harvard, l’une des principales du monde. La plupart des textes ont été publiés originellement par la New York Review of Books. Le passage de ces articles en livre papier, avec l’élégance de format, de couverture, de caractères qui sied aux ouvrages Gallimard, tombait sous le sens tant l’auteur tient l’ouvrage imprimé comme l'alpha et l'omega de la production intellectuelle et de sa conservation matérielle. Son introduction en forme d’apologie du livre montre que la question ne se résume pas à la simple opposition livre imprimé versus livre numérique. Elle tend au contraire à rapprocher ces modes et à en montrer la complémentarité profonde. Le papier rend possible les applications virtuelles, comme les bibliothèques et les maisons d'édition maintiennent les fondements du monde de la connaissance et de sa circulation. Plaidoyer pro domo, Apologie du livre (218 p., 19 €) fait sien le principe général dans l’histoire de la communication : « un moyen de communication n’en chasse pas un autre, au moins à court terme ». Ainsi les plus archaïques des institutions, comme les bibliothèques, sont-elles promises à un nouvel avenir : « leur position au cœur du monde du savoir en fait des lieux idéalement adaptés pour servir d’intermédiaires entre les modes de communication imprimés et numériques ». L’alliance vertueuse de l’auteur, de l’éditeur et du bibliothécaire transforme le livre en instrument incomparable du savoir et de sa diffusion. La version papier constitue la source de cette richesse. Sans elle, aucune application ne serait possible. La démonstration est convaincante même si une vigoureuse et ample conclusion aurait été nécessaire pour prolonger et éclairer les principes généraux posés en introduction.

Vincent Duclert

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené.

 

13 juin 2011

Eurasie. Au coeur de la sécurité mondiale

Le parti islamo-conservateur AKP a remporté pour la troisième fois consécutive, hier 12 juin 2011, les élections générales en Turquie, améliorant même son score de 2007 (de 46,6% à 49,9%). Cependant, avec 326 députés, il ne réussit pas le pari que s’était donné son leader charismatique et actuel premier ministre Recep Tayyip Erdoğan de conquérir les deux tiers des sièges de députés (367) ce qui lui aurait permis de pouvoir modifier la constitution en dehors de la voie référendaire, ni même les 330 sièges l’autorisant alors à soumettre à référendum une réforme votée par le Parlement. Il perd 15 sièges sur la précédente législature du fait de la bonne tenue des autres partis, le CHP social-démocrate (25,9% qui progresse de cinq points), le BDP pro-kurde (6,6 %, plus un point) et le MHP ultra-nationaliste (13%) qui ne recule que d’un point alors que la révélation bien à propos de scandales sexuels avait décapité la direction du parti et qu’ Erdoğan avait multiplié les déclarations très nationalistes afin de siphonner son électorat. Le maintien au Parlement (53 députés) de ce parti d’extrême-droite apparaît paradoxalement comme un gage de démocratie, non que ce parti soit démocratique. Mais sa présence dans le jeu parlementaire empêche la domination de l’AKP et assure le débat politique nécessaire à toute modification de la constitution ou refonte constitutionnelle *. La majorité des deux tiers à l’AKP aurait transformé le Parlement en chambre d’enregistrement des volontés d’Erdoğan et de ses proches en vue de transformer la République turque en régime à pouvoir présidentiel fort, comparable au système poutinien par exemple.

Blog minassian 
Cette dernière référence rappelle la place que la Turquie occupe dans la géopolitique de l’Eurasie s’étendant de l’Europe centrale à la Chine, de la Russie au Moyen-Orient arabe : celle-ci a été récemment étudiée par le spécialiste de relations internationales Gaïdz Minassian dans un ouvrage collectif qu’il a dirigé aux éditions Autrement, Eurasie. Au cœur de la sécurité mondiale (coll. « Frontières », 315 p., 23 €). Le cas de la Turquie est très emblématique de la constitution de cet ensemble puissant d’Etat-Nations, concurrent de l’Europe et même alternative montante dans la quête de puissance et de développement. L’Europe est-elle en train de perdre, avec la Turquie qui s’éloigne d’elle, une possibilité majeure d’agir sur ce monde eurasiatique en pleine recomposition ? Il est vrai que la Turquie fait aussi le choix d’un système de pouvoir de plus en plus autoritaire. Erdoğan ne tolère plus la contestation et la critique. Il promeut l'autoritarisme comme modèle de gouvernement et en fait la réclame auprès de ses électeurs. La thèse d'un islamisme compatible avec la démocratie suscite aujourd'hui de sérieuses interrogations. Le petit parti démocrate, qui avait obtenu 5,5% des voix aux élections de 2007, a été laminé dans les urnes. Pourtant, l’activité démocrate des intellectuels et des mouvements de la société civile est demeurée très forte depuis plus d’une décennie, notamment à Istanbul. Celle-ci risque de devenir encore plus difficile. Elle est pourtant essentielle à l’évolution de la société turque dont la diversité culturelle, religieuse, ethnique, sociale ne peut plus s’accommoder des formules autoritaires – qu’elles soient laïques ou religieuses.

Vincent Duclert

* Voir les intéressants commentaires livrés par le politiste Jean Marcou sur le site de l’Observatoire de la vie politique turque (https://ovipot.hypotheses.org/5721 )

 

08 juin 2011

La mort de Jorge Semprún

 L’écrivain espagnol Jorge Semprún, vivant à Paris, écrivant en français aussi bien qu’en espagnol, ancien ministre de la Culture du premier gouvernement libre de l’Espagne libérée du franquisme, membre de l’Académie Goncourt et que l’Académie française jugea insuffisant français (et peut-être même un peu trop dissident ou intellectuel à son goût), est mort à son domicile de la rue de l’Université à l’âge de 87 ans. Il laisse une œuvre littéraire importante où se mesure toute l’importance qu’il accordait à la philosophie pour comprendre le monde, particulièrement le destin tragique de l’Europe précipitée dans l’ère des tyrannies, la guerre totale, la déportation et l’extermination dans les camps nazis.

Blog semprun tombe 
Orphelin après la mort de sa mère, exilé en France alors que s’effondre la République espagnole, résistant à Paris, arrêté par la Gestapo et déporté au camp de Buchenwald, communiste luttant contre le franquiste et les dictatures européennes d’après-guerre, exclu du Parti communiste espagnol, intellectuel exigeant, intransigeant, haute figure de l’engagement artiste, il avait témoigné de sa vision de l’Europe tragique et résistante, où les philosophes se dressent contre les tyrans et défient les trahisons, dans un ouvrage récent publié aux éditions Climats/Flammarion, Une tombe aux creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui (2010, 327 p., 19 €).

Blog semprun 1 
En 1963, il publie aux éditions Gallimard un premier livre, qui est un chef d’œuvre, Le grand voyage, matrice de plusieurs autres livres dont L’écriture ou la vie (Gallimard, 1994). Le grand voyage, je l’ai lu très jeune, je l’ai relu souvent, c’est un livre qui compte absolument. Dans le temps du voyage en train, au milieu des paysages de France, vers les camps nazis, l’auteur et le narrateur disent en des mots rares et décisifs ce qu’est être français et comment l’écriture parvient à témoigner de l’insondable.

Blog semprum pla 
En 2003 eut lieu à Gérone un colloque sur « Jorge Semprún et les voies de la mémoire », une rencontre scientifique et littéraire tenue en présence de l’écrivain, voulue par Xavier Pla et Jordi Canal, deux universitaires à la fois catalans, espagnols, et de fort attachement français au point d’y travailler pour l’un d’entre eux, résolument européens, historiens de l’Europe, de l’Espagne et des mondes ibériques. L’ami peintre de Semprún était là, Antoni Tàpies, qui imagina l’illustration de couverture de l’ouvrage qui allait, en 2010, réunir les actes du colloque (Jorge Semprún o las espirales de la memoria, Kassel, Editions Reichenberger, coll. « Problemata Literaria 70 », 250 p., 29 €). On peut dire sans risque de se tromper que les engagements de Jorge Semprun, son itinéraire dans l’Europe du XXe siècle, son écriture et sa littérature ne cessent de rendre compte du pouvoir politique de la philosophie et de la pensée, de leur vocation à la résistance démocratique en dépit de fragilité extrême. C’est que nous voudrions retenir ce soir de l’écrivain qui n’arpentera plus les rues de Paris, de Prague, de Madrid ou de Barcelone, mais dont la silhouette reconnaissable entre toute continuera de briller à l’horizon des villes capitales.  

Vincent Duclert

 

 

06 juin 2011

« Un ministère demande du courage »

Blog lemaire 
Si la sécheresse frappe autant les esprits, c’est notamment parce que ses conséquences touchent profondément l’élevage ovin et bovin, affectant la survie des troupeaux et des exploitations. Des éleveurs en nombre croissant sont contraints de vendre une partir de leur cheptel pour sauver l’autre en économisant ainsi sur le nombre d'animaux à nourrir aussi bien que sur le volume nécessaire de nourriture. Mais ils se séparent de bêtes souvent jeunes, qu’ils ont parfois nourries au biberon, et qui finissent leur courte existence dans des abattoirs déjà saturés par le nombre d’animaux entrants. L'amputation des troupeaux, c'est le sacrifice de la raison d'être des élevages.

Mais pourquoi l’élevage polarise-t-il tant, au-delà de ceux qui en vivent, les représentations d’une société très majoritairement urbaine et presque totalement coupée des activités agricoles ? Parce que, dans l’élevage, se tient quelque chose de l’historicité des campagnes et de ses pratiques, et du rapport que nous entretenons, confusément mais réellement, avec elles. L’élevage est l’activité qui scelle le rapport de l’homme avec les paysages et l'existence rurale, y compris et d’abord dans un emploi du temps absolument gouverné par le souci des animaux et des troupeaux. Rien à voir avec la disponibilité du céréalier à cet égard. Les fermes d’élevage réservent aussi leur part agricole à la production de foin, de fourrages, nécessaires à l’alimentation du bétail, reproduisant un idéal rêvé d’autosubsistance et d’indépendance. La catastrophe que représentent, pour les éleveurs, des champs désespérément secs, poussiéreux, brulés par la chaleur, des troupeaux affamés, sans nourriture naturelle à cette époque de l’année, et des réserves épuisées, ébranle ainsi des sociétés modernes jusque-là rassurées par la permanence d’une telle activité aussi nécessaire aux imaginaires collectives qu’aux besoins immédiats. Et ce monde est en passe de disparaître sous l’effet d’un désastre naturel (et écologique) dont il faudra analyser toutes les composantes.

Il est clair que les éleveurs doivent trouver dans la communauté nationale toute la solidarité que devrait nécessairement exprimer l’attachement collectif à ce monde. L’action politique s'impose elle aussi, dans l'urgence. Cela tombe bien. Le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire a publié en octobre dernier, chez Gallimard (dans la collection blanche s’il-vous-plaît), un ouvrage fort bien fait, une méditation sur la politique qui porte un titre dont l’urgence aujourd’hui saute aux yeux : Sans mémoire, le présent se vide (185 p., 16,90 €).

Le maître mot du livre est le courage, legs ultime du père mourant de l’auteur, condition de la vie politique, fondement des trois vertus autour desquelles se déploie la réflexion (la mémoire, la patience, l’autorité). « Un ministère demande du courage », écrit Bruno Lemaire. Justement, face à cette catastrophe annoncée de l’élevage français, l'action au sens fort du ministre est requise. Son courage est convoqué. Relevé, un tel défi montrerait que des idées sont suivies d’actes à la mesure des ambitions intellectuelles affichées. Négligé, il démontrerait qu’un livre ne sert qu’à briller dans les salons et qu’à noircir du papier, et que les idées se réduisent à n’être que l’opium des élites et du peuple.

Parce qu’il a mis la barre très haut (et il a raison), le ministre de l’Agriculture est condamné à réussir. Tâche exaltante, écrasante. Sinon, les éleveurs risquent bien de lui renvoyer son livre, comme naguère des professeurs avec la « lettre à tous ceux qui aiment l’école » d’un ministre (philosophe) de l’Education nationale….

Le ministre saura-t-il être au rendez-vous de l'histoire ?

Vincent Duclert

 

02 juin 2011

Les batailles de l'impôt

Blog delalande 
Comme il fait gris et pluvieux, aujourd’hui, sur les régions méridionales de la France, nombreux seront les Français et les Françaises à consacrer une partie de leur jeudi d’Ascension (pour ceux qui ne travaillent pas) à « faire les impôts » - du moins si l’on a opté pour la déclaration en ligne de l'impôt sur le revenu. C’est l’occasion de revenir à l’idée même de l’impôt dans les sociétés modernes, et que résumait en 1937 le secrétaire d’Etat au Trésor américain Henry Morgenthau Jr. dans une communication au président Franklin Delano Roosevelt relative aux problèmes soulevés par la fraude et l’évasion fiscales : « Les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée. Trop de citoyens veulent la civilisation au rabais ». Il ajoutait qu’il était nécessaire d’atteindre un « niveau plus élevé de moralité dans les rapports du citoyen avec son gouvernement ». Cette évocation des hautes vertus sociales, morales et politique de l’impôt ouvre l’étude de Nicolas Delalande sur Les Batailles de l’impôt *, à savoir le consentement et les résistances à l’impôt de 1789 à nos jours, en France essentiellement mais sans méconnaître la dimension internationale du sujet et même « l’internationalisation de la question fiscale » depuis les années 1900. Cet ouvrage issu d’une thèse remarquée (soutenue à l'université de Paris-1) reconnaît tous les liens entre la dimension fiscale et le processus de construction de l’Etat moderne dès la fin du Moyen Âge. La Révolution française investit l’impôt et le politise en définissant le principe d’un consentement à l’impôt qui serait le ciment du pacte civique et rejetterait solennellement l’arbitraire et l’injustice de la taxation d’Ancien Régime. Les colonies anglaises d’Amérique font de même quelques années plus tôt, si bien qu’il est possible avec Nicolas Delalande d’affirmer que « la revendication du droit de la Nation à consentir à l’impôt, tout comme la recherche d’une véritable égalité devant la loi, est au fondement de la modernité politique ». On comprend alors combien la question fiscale est une question politique au plus au point, comment elle plonge dans les représentations les plus décisives de la citoyenneté démocratique, et pourquoi elle sera au cœur des débats d’une campagne présidentielle qui interrogera sans nul doute l’actualité des principes fondateurs de la « modernité politique » - y compris l'actualité sociale, à savoir leur adoption par la société. C’est par l’étude des conflits, des controverses, que se mesurent particulièrement de telles convictions, représentations et renoncements de l’idéal fiscal ! C’est le pari de ce livre réussi, exemple d’une histoire politique élargie à la question de la politisation des individus, de leur rapport avec l’Etat et de leur conception de la civilisation.

Vincent Duclert

* Le Seuil, coll. « L’univers historique », 456 p., 24 €.