Vous êtes sur BLOGS > le blog des livres « octobre 2009 | Accueil | décembre 2009 »

novembre 2009

30 novembre 2009

Même pas peur !

Blog bréchi
Pourquoi Catherine Bréchignac a-t-elle écrit ce N'ayons pas peur de la science, sous titré Raison et déraison ? Pourquoi a-t-il été publié (par CNRS Editions)? Le mystère reste entier après la (rapide) lecture de ce (petit : 58 pages seulement) ouvrage, que nous avons reçu en multiples exemplaires il y a une dizaine de jours.

Précaution : il ne s'agit pas ici de commenter, et encore moins de juger, l'action de Catherine Bréchignac en tant que présidente du CNRS, du Haut conseil des biotechnologies ou encore du Conseil international pour la science (puisque ce sont les trois institutions mentionnées dans sa brève biographie. D'autant que, son mandat à la tête du CNRS se terminant en janvier prochain, on murmure qu'elle est candidate à sa propre succession. à l'heure.

J'espère toutefois que dans l'exercice de ces fonctions, elle formule des propos plus clairs et plus ordonnés que dans ces pages. Elle y passe en effet d'un sujet à un autre, souvent sans transition. Elle procède par une série d'affirmations peu argumentées, ne faisant aucun effort pour intéresser son lecteur à ce qu'elle écrit, ni pour le convaincre.

Cela commence très mal. Sa vision de l'histoire des sciences, évoquée dans les deux premiers chapitres essentiellement, est en effet banalement caricatural, avec des rôles démesurés et largement faux attribués à Lavoisier et à Pasteur. N'y aurait-il donc pas de bons historiens des sciences au CNRS qui auraient pu lui expliquer que, par exemple, la question de la génération spontanée était largement réglée avant que Pasteur ne s'en mêle ?

Cela ne se poursuit pas très bien. On sent pourtant que Catherine Bréchignac a des choses à dire sur la science, et des convictions. Ainsi, page 28, elle assassine en quelques lignes Yann Arthus-Bertrand et son film Home, qui « est porteur d'un message dépassé ». C'est son droit. Mais après s'être contentée de dire que la nature n'est pas si bonne que le dit l'illustre hélicologiste, et que « à bien regarder, ce monde dans lequel nous vivons et que nous avons fait nôtre, nous l'avons jusque là plus bonifié que nous ne l'avons détérioré. », elle épuise le sujet en à peine plus de 40 lignes. C'est un peu court !  Et s'il n'est pas en soi répréhensible de dire qu'ils ont eu tort aux millions de téléspectateurs qui ont apprécié le film, il est bien méprisant ne ne pas même prendre la peine de leur expliquer pourquoi.

On espère aussi brièvement, page 54, quelques explications sur « la réforme engagée par le gouvernement en matière de recherche publique ». Elle en est l'une des actrices principales, et bien placée pour en défendre les différents aspects de façon argumentée : elle n'est pas soupçonnable de ne pas connaître intimement le fonctionnement de la recherche. Mais non. Elle ne prend même pas la peine de décrire, même succinctement, cette réforme, ou au moins ses principes directeurs : selon elle, elle est juste « nécessaire ». On n'en saura pas plus. Un paragraphe de 13 lignes, et elle passe à autre chose !

Alors quoi ? Mépris du public ? Incapacité à communiquer ? Il est très étonnant que personne, ni à la direction de la communication du CNRS, ni chez CNRS Editions, n'ait osé dire à madame la présidente que cette publication est contreproductive pour sa propre image, pour celle du CNRS et de ses chercheurs et, partant, pour celle de la science française.

Luc Allemand, La Recherche

27 novembre 2009

Les déclarations des droits de l'homme

Blog rouvil
Une première réunion du « Grand débat sur l’identité nationale » a eu lieu mercredi à Montargis à l’initiative du ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, maître d’œuvre du projet. Le lendemain, hasard du calendrier, le journal Le Monde (un partenaire de La Recherche) daté d’aujourd’hui 27 novembre publiait un entretien avec Robert Badinter. Cet entretien accompagnait l’ouvrage proposé par le quotidien et les éditions Flammarion dans le cadre de l'opération conjointe « Les livres qui ont changé le monde », à savoir pour cette semaine Les déclarations des droits de l’homme (anthologie présentée par Frédéric Rouvillois, 4,90 €). L’avocat, ancien ministre de la Justice et ancien président du Conseil constitutionnel, insista sur la place de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dans la vie civique et démocratique française. Elle est en effet devenue en 1971, par la décision du Conseil constitutionnel, « un bloc de droit constitutionnel, un texte vivant et non plus un musée des reliques ! ». On est loin des considérations sur « l’identité nationale » dont certaines conséquences peuvent être anticipées en lisant l’étude de la sociologue de l'université de Columbia Saskia Sassen qu’ont publiée cette année les éditions Démopolis et Le Monde diplomatique.

Blog saskia
Critique de l’Etat. Territoire, Autorité et Droits, de l’époque médiévale à nos jours (traduit par Fortunato Israël, par 478 p., 26 €) établit comment la redéfinition des droits et devoirs des citoyens ainsi que le contrôle des migrants et des nationaux sont devenus des enjeux politiques majeurs. Cet ouvrage démontre aussi la puissance d’analyse des recherches en sciences sociales croisant plusieurs disciplines, ici la philosophie, l’histoire, les sciences politiques, l’économie, la sociologie.

Vincent Duclert

25 novembre 2009

De la critique. Une sociologie de l’émancipation

Blog bol
Luc Boltanski publie dans la collection « NRF Essais » un ouvrage qui a pour origine trois exposés donnés en novembre 2008 à l’Institut de recherche sociale de Francfort (Conférences Adorno). Il s’inscrit aussi dans le contexte historique du travail du sociologue et même de sa vie intellectuelle, de Mai 68 caractérisé par un puissant mouvement critique aux temps présents qui enregistrent un reflux de cette volonté d’émancipation. « Cette Grande Histoire ne peut être sans incidences sur la petite histoire de la sociologie ». Toute l’œuvre de Boltanski, et ce livre en témoigne plus que tout, vise à penser « la question de la critique et les problèmes que pose la relation entre sociologie et critique ». C’est le problème du rapport entre le savoir savant et l’engagement de la recherche dans les sujets qu’elle saisit – et pour la sociologie, son impact sur la société qu’elle étudie. Or, ce que montre Boltanski, c’est que la sociologie est une dynamique fondamentale d’émancipation. Tout engagement dans la recherche est ainsi un engagement pour la société contemporaine et l’individualisme démocratique. Un livre capital (De la critique. Une sociologie de l’émancipation, Gallimard, 294 p., 19, 90 €)

Vincent Duclert

23 novembre 2009

Le big bang n’est pas une théorie comme les autres

Blog big
Jean-Marc Bonnet-Bidaud est astrophysicien au CEA, François-Xavier Désert est astronome au Laboratoire d’astrophysique de Grenoble (et médaille d’argent du CNRS en 2008), Dominique Leglu est journaliste et directrice de la rédaction de Sciences et Avenir, Gibert Reinisch est directeur de recherches en physique quantique à l’Observatoire de la Côte d’Azur. Ensemble, ils dialoguent sur un sujet extra-ordinaire, à savoir la dite théorie du big bang dont ils prouvent qu’elle n’est pas « une théorie comme les autres ». Le big bang est particulièrement un objet de la communication voire un enjeu politique. Comme l’écrit Isabelle Joncour, astrophysicienne, chargée de mission « Médiation des sciences » à l’université de Grenoble, et directrice de la collection « 360 » où le livre est édité, « les auteurs de cet ouvrage se sont réunis pour discuter à bâtons rompus des succès et des travers du big bang, pour analyser les relations complexes entre chercheurs et journalistes scientifiques, et les liaisons dangereuses entre communication et politiques scientifiques, autant de sujets qui ne sont pas abordés dans les colloques et conférences officiels ». Le ton est donné. C’est publié par les éditions de La ville brûle en collaboration avec l’université Joseph Fournier de Grenoble (Le big bang n’est pas une théorie comme les autres, 174 p., 20 €).

Vincent Duclert

20 novembre 2009

L'économie et la planète

Blog regard
Les recommandations des deux anciens Premiers ministres Michel Rocard et Alain Juppé chargés de la réflexion sur le projet d’ « emprunt national » décidé par Nicolas Sarkozy constituent une forme de réponse à la question posée par la revue Regards croisés sur l’économie : « Les économistes peuvent-ils sauver la planète ? » (La Découverte, n°6, novembre 2009, 263 p., 12,50 €).

En décidant de fixer, comme priorités pour l’usage de ces fonds, l’enseignement supérieur et la recherche, ou le développement des énergies décarbonées et l’économie du recyclage, la France peut jouer un rôle important dans ce défi du sauvetage de la planète - à condition toutefois de penser au-delà des frontières et d’assumer un devoir de solidarité envers les nations et les populations pauvres de la planète.

Vincent Duclert

18 novembre 2009

Le rayon vert

Blog rayon vert
Un phénomène optique rendu célèbre par Jules Verne puis par le cinéaste Eric Rohmer et l’observatoire du Pic du midi voici deux éléments scientifiques qui servent de base au récit écrit et dessiné par Frédéric Boilet il y a près de vingt deux ans et qui vient juste d’être réédité – l’ouvrage peu diffusé était devenu un classique mais que peu de lecteurs avaient pu lire. Dans une postface, l’auteur explique la place de cet album dans son parcours. Jeune dessinateur de bandes dessinées dans un style franco-belge orthodoxe, il décide au milieu des années quatre-vingt de se lancer dans un récit plus personnel qui annonce alors le renouveau du genre tout entier et dont Boilet est un des acteurs majeurs avec entre autres ces albums mettant en abîme sa découverte et sa vie au Japon (Le Rayon Vert, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009 [1987], 55 p., 14 €).

Le rayon vert raconte l’histoire d’un jeune homme arrivant pour être guide touristique sur l’observatoire pyrénéen, décrit assez précisément. L’aspect monacal du pic et en même temps la confrontation de la vie des chercheurs avec la présence des touristes, les kilomètres de couloirs souterrains, l’ivresse des hauteurs sont autant d’éléments qui marque le récit pour lequel l’auteur avait vécu quinze jours sur le pic. Mais dans l’histoire un orage semble provoquer pour le nouveau venu des troubles et lui rappeler des réminiscences d’une expérience traumatique vécue enfant dans la cathédrale de Strasbourg. Le jeu sur les couleurs joue ici à plein d’autant que pour la réédition de cet album celles-ci ont été restaurées. La recherche du rayon vert trouve, comme chez l’écrivain du XIXe siècle, un rapport particulier avec la recherche de la vérité. Si le dessin est réaliste, on note le travail impressionnant sur la construction du récit et sur la mise en page des planches.

Alain Chatriot

17 novembre 2009

Le mythe de l'identité nationale

Blog méran
Régis Méran est l’auteur, en mars dernier aux éditions Berg, d’un essai très documenté, Le mythe de l’identité nationale (191 p., 19 €). Car il y a bien un « mythe », explique ce chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture (Lahic/Iiac). La proposition d’ « identité nationale » - telle qu’elle est véhiculée depuis la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et relancée ce 25 octobre par le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire dans le cadre de son « Grand débat sur l’Identité nationale », s’ancre en effet sur une conception totalement archaïque de l’anthropologie que les anthropologues, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont récusée et combattue *. On le sait, l’idéologie du national s’encombre rarement de l’éthique de la connaissance. C’est précisément sur cette base qu’il faut la rejeter, dans un pays forgé aussi par l’autonomie de la pensée intellectuelle et scientifique.

Vincent Duclert

*Voir le billet du 9 novembre consacré à Claude Lévi-Strauss

13 novembre 2009

« Ce qui échappe aux mots »

Blog soulages
Pierre Soulages est exposé à Paris au centre Georges Pompidou jusqu’au 8 mars 2010. Le « peintre du noir et de la lumière » est exposé aussi dans un remarquable livre d’art, Soulages. 90 peintures 90 peintures sur papier Gallimard, 256 p., 95 €), dû au linguiste Pierre Encrevé, ami de l’artiste et le meilleur spécialiste de son œuvre. Il s’agit de la réédition augmentée, en un volume tête-bêche, de deux ouvrages parus séparément en 2007 et aujourd’hui épuisés. Les œuvres présentées ont été choisies par l’auteur avec l’artiste, parmi les 1 400 toiles et les 600 papiers (majoritairement inédits) que celui-ci a réalisés en soixante ans de peinture.

Les deux introductions de Pierre Encrevé sont triplement intéressantes. Elles présentent le peintre et son œuvre tant sur toile que sur papier, et sondent l’entrelacs des deux supports dans le travail de création. Elles explorent la pratique picturale et la relation de la couleur noire et de la lumière (« et de leur indissociabilité ») qui caractérise la peinture de Pierre Soulages. Ces analyses de Pierre Encrevé, composées dans un art littéraire abouti, s’interrogent enfin sur le sens d’une telle démarche esthétique visant à s’élever au-dessus des mots pour saisir le secret du monde. « Ce qui échappe aux mots, ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela qui m’intéresse », dit Pierre Soulages. Il était normal qu’un linguiste, auteur, avec Michel Braudeau, de Conversations sur la langue française, relève le défi de cette connaissance.

Vincent Duclert

10 novembre 2009

« Je suis libre »

Blog gossiaux
Le monde s’est donc réveillé ce matin après un événement aussi attendu que ne l’était pas celui que l’on commémore, la chute du Mur de Berlin. Il est certain que cet événement a représenté un recul des tyrannies d’Etat, du délire idéologique et du cynisme des relations internationales. Les Allemands s’en sont souvenus puisque leur réunification s’est faite très largement sur une idée politique de la démocratie plus que sur celle de la nation retrouvée. Ce progrès de la démocratie n’a pas accompli toutes ses promesses, et le désenchantement est souvent au rendez-vous des anciens pays de l’Est, comme l’atteste notamment l’excellent collectif dirigé par Doris Petric et Jean-François Gossiaux, Europa mon amour. 1989-2009 : un rêve blessé (éditions Autrement, coll. « Frontières », 288 p., 22 €). Il n’empêche, avec l’effondrement du Mur de Berlin, un continent de possible s’est ouvert. Les sociétés de l’Est ne sont plus enfermées dans des carcans totalitaires. Le désenchantement peut être surmonté, à condition d’une prise de conscience collective et critique à laquelle les chercheurs peuvent contribuer. C’est une vision idéale mais nécessaire à conserver comme horizon d’attente.

Blog marzi
Des réussites, des œuvres, témoignent de la pensée de la démocratie et de l’expérience de l’Europe porteuses d’avenir et de bonheur présent. Il s’agit notamment des albums extraordinaires de la jeune Polonaise Marzena Sowa (« Marzi ») et de son compagnon le dessinateur Sylvain Savoia. Elle raconte, et lui illustre, son enfance en Pologne. Les éditions Dupuis viennent de publier l’intégrale Tome 2, …..1989 (238 p., 25 €). C’est un livre extraordinaire, à garder dans sa bibliothèque toute sa vie. « Marzi » évoque son monde pour mieux comprendre celui de tout un peuple, d’un pays qui est le sien et d’une maison qui est maintenant celle de la liberté, partout en Europe où elle vit désormais. « De mon pays à ma maison » clôt ce très bel album, poignant et juste. De ce texte joliment illustré, nous citons ici deux passages qui lui ressemblent, et qui parle de l’identité présente de Marzi, une identité démocratique au sens plein et enveloppant du terme.

« Je suis Marzi, je raconte Marzi, mais Marzi n’est pas que mon histoire. Néanmoins, je n’incarne pas la Pologne, ni l’histoire de la Pologne, je raconte juste ma version, mes souvenirs, tout est subjectif, tout est mien, je ne prétends rien, j’essaie de rester moi-même et raconter le monde à travers moi-même, le bleu-gris de mes yeux, mes lentilles. [...] Alors qui suis-je ? Ma tête explose. Polonaise, peut-être même slave. Un peu française et belge sur les bords. Peut-être même italienne et hispanisante depuis quelque temps. Européenne. Je suis tout ce que je veux. Je suis libre. A la maison, mon chat m’accueille en miaulant. En quelle langue ? En polonais, je dirais. Cette nuit, je dormirai dans des draps démocratiques. »

Vincent Duclert

09 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss, in memoriam

Blog lv
Philippe Descola, professeur au Collège de France, avait rendu compte dans les Pages Livres La Recherche, du temps où je les dirigeais, du volume de la Pléiade qui avait été consacré à l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss. Nous republions ci-dessous, en hommage à l’anthropologue disparu, ce texte important. Philippe Descola est revenu aussi, dans l’actualité de la mort de Claude Lévi-Strauss, sur le projet sarkozyste d’ « identité nationale ». Répondant aux questions du Monde (partenaire de La Recherche pour tout un ensemble d’initiatives sur les sciences et leur vulgarisation), il a montré comment la pensée lévi-straussienne pouvait être lue comme une protestation argumentée et rationnelle contre cette idéologie du national Nous publions plus bas le début de cet entretien mené par Mathilde Gérard, paru dans l’édition datée du 4 novembre.

Vincent Duclert

Une science des qualités sensibles

par Philippe Descola

Claude Lévi-Strauss, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, 2128 p., 71 €.

Il faut saluer l’entrée de Claude Lévi-Strauss dans la Bibliothèque de la Pléiade comme une consécration à la hauteur de l’influence que le célèbre anthropologue exerce sur la pensée contemporaine. Parmi les savants, Pascal et Buffon avaient bien été accueillis dans cette prestigieuse collection avant lui, toutefois moins en raison de leurs mérites scientifiques que pour leur contribution à la littérature et à la philosophie. Ce n’est pas le cas pour Lévi-Strauss, certes l’un des grands écrivains en langue française du XX° siècle, mais aussi et surtout la figure majeure de l’anthropologie de cette époque, et celui qui a permis que ce rameau encore vert des sciences sociales et humaines renouvelle avec éclat, et en s’appuyant sur un luxe de données empiriques, les questions épistémologiques et morales que l’anthropologie philosophique abordait jadis de façon spéculative. Le choix des textes retenus par Lévi-Strauss pour composer cette édition montre bien que c’est cet apport scientifique qu’il a d’abord voulu mettre en exergue, chacun des livres illustrant une manière particulière, et souvent assez technique, de faire ‘parler’ les faits ethnographiques. Le volume est scandé par quatre étapes du cheminement intellectuel de Lévi-Strauss. Il débute avec Tristes Tropiques, le plus célèbre et le plus accessible de ses ouvrages, inclassable vagabondage autobiographique à mi-chemin entre l’humanisme incisif des Essais de Montaigne et la chronique savante et tendre de l’altérité exotique. Le deuxième bloc a une tournure plus philosophique : il regroupe deux ouvrages indissociables, Le Totémisme aujourd’hui et La Pensée sauvage, dans lesquels Lévi-Strauss explore les logiques intellectuelles des peuples sans écriture, montrant avec un virtuosité étourdissante comment les qualités ‘secondes’ (les impressions sensibles que la perception dépose en nous) peuvent fournir la matière de constructions mentales aussi complexes et rigoureuses que celles dans lesquelles les sciences s’engagent lorsqu’elles traitent des qualités mesurables du réel. Le troisième bloc est constitué par ce que Lévi-Strauss a appelé ‘les petites mythologiques’, c’est-à-dire trois livres – La Voie des masques, La Potière Jalouse, Histoire de Lynx – qui complètent sur des points particuliers l’imposante enquête sur les mythes dont il a livré les résultats dans les quatre volumes des Mythologiques, permettant ainsi, à qui n’aurait pas le loisir ou le courage de s’immerger pendant deux mille pages dans un océan narratif saturé de plantes, d’animaux et de tribus aux noms mystérieux, de comprendre sur quelques exemples comment ‘fonctionne’ l’analyse structurale des mythes et l’extraordinaire rendement qu’elle peut avoir pour éclairer des questions en apparence aussi dissemblables que l’iconologie des masques amérindiens, les ressorts de la jalousie ou la tragédie de la conquête des Amériques. Le dernier livre, Regarder écouter lire, ressaisit le fil de l’art qui traverse toute l’œuvre de Lévi-Strauss, mêlant l’analyse des chefs-d’œuvre d’Occident à ceux des autres civilisations dans une démonstration magistrale de ce que l’analyse structurale est aussi, et peut-être même en premier lieu, une esthétique. L’édition est admirable : non seulement Lévi-Strauss lui-même a révisé ses textes – et rajouté quelques notes, dont certaines témoignent d’un intéressant rapprochement avec Auguste Comte –, mais les cinq auteurs des copieuses notices et présentations, stimulés sans doute par leur objet, font partager au lecteur leur grand savoir avec un rare et joyeux bonheur d’expression. Bref, un classique, c’est-à-dire une œuvre d’une telle audace qu’elle s’est libérée de l’actualité, autorisant ainsi que l’on y revienne constamment puiser de quoi stimuler la pensée.


Quand Lévi-Strauss dénonçait l'utilisation politique de l'identité nationale. Entretien avec Philippe Descola pour Le Monde

En 2005, Claude Lévi-Strauss prononçait un discours mettant en garde contre les dérives de politiques étatiques se fondant sur des principes d'identité nationale. "J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent", disait-il. Pour Philippe Descola, professeur au Collège de France et qui a succédé à Claude Lévi-Strauss à la tête du laboratoire d'anthropologie sociale, "c'est la double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui a conduit Lévi-Strauss à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale".

En quoi la pensée de Lévi-Strauss éclaire-t-elle l'actuel débat sur l'identité nationale ?

Philippe Descola :

Lévi-Strauss a été très marqué dans sa vie personnelle par l'échec des démocraties européennes à contenir le fascisme. Alors qu'il avait été tenté par une carrière politique – il était un des espoirs de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) lorsqu'il était étudiant et avait tenté de mener une campagne électorale dans les années 1930, interrompue par un accident de voiture –, il a expliqué par la suite qu'il s'était senti disqualifié pour toute entreprise politique pour n'avoir pas su comprendre le danger des idéologies totalitaires pour les démocraties européennes. Il a également été contraint à l'exil par les lois raciales de Vichy, donc il a pu mesurer, dans sa vie et dans sa personne, ce que signifiait l'adoption par des Etats de politiques d'identité nationale.

Par ailleurs, toute son expérience d'ethnologue montre que l'identité se forge par des interactions sur les frontières, sur les marges d'une collectivité. L'identité ne se constitue en aucune façon d'un catalogue de traits muséifié, comme c'est souvent le cas lorsque des Etats s'emparent de la question de l'identité nationale. Les sociétés se construisent une identité, non pas en puisant dans un fonds comme si on ouvrait des boîtes, des malles et des vieux trésors accumulés et vénérés, mais à travers un rapport constant d'interlocution et de différenciation avec ses voisins. Et c'est cette double expérience, personnelle et politique d'un côté et d'ethnologue de l'autre, qui l'a conduit à récuser et vivement critiquer l'accaparement, par des Etats, de l'identité nationale.

Le thème de la diversité culturelle lui était cher. Or ses écrits n'ont pas toujours été très bien compris, notamment Race et Culture, dans lequel il affirme le droit de chaque culture de se préserver des valeurs de l'autre…

Claude Lévi-Strauss a été un des artisans, après la guerre, de la construction d'une idéologie à l'Unesco qui rendrait impossible les horreurs de la seconde guerre mondiale et ce qui l'avait provoquée : le racisme et le mépris de l'autre. C'est dans ce cadre qu'il a rédigé deux ouvrages. Le premier, Race et Histoire, met en forme le credo de l'Unesco : il n'y a pas de race. S'il existe des différences phénotypiques, celles-ci n'ont aucune incidence sur les compétences cognitives et culturelles des différentes populations. Ce qui compte, c'est la capacité à s'ouvrir à autrui et à échanger de façon à s'enrichir de la diversité culturelle.

Le deuxième texte, Race et Culture, visait à préciser certains aspects du premier, mettant l'accent sur le fait que pour qu'il puisse y avoir échange et contraste entre sociétés voisines, il faut qu'elles conservent une certaine forme de permanence dans les valeurs et les institutions auxquelles elles sont attachées. Lévi-Strauss voulait souligner que l'échange n'implique pas l'uniformisation. Quand il est entré à l'Académie française, on lui a reproché d'intégrer une institution vieillotte. Or il répondait que les rites et les institutions sont fragiles et que par conséquent, il faut les faire vivre. Il portait, sur les institutions de son propre pays, un regard ethnographique, le "regard éloigné", celui que l'on porte sur des sociétés distantes.