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février 2008

29 février 2008

Tout sur tout et son contraire

Anticyclopedie

La petite baleine porte-clef(s) ornant l’opuscule devrait mettre la puce à l’oreille de l'érudit : parodie assumée de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, cette caustique Anticyclopédie universelle (Mille et une nuits, 2008, 126 p., 15 €) est un joli objet subversif qui s’adresse au curieux sommeillant en chacun de nous. Ah, toutes ces questions qu’on a bien eu tort de ne point se poser ! Dans la lignée des Miscellanées de Mr. Schott, E. Vincenot et E. Prelle s’engouffrent dans un enchevêtrement A à Z made in Absurdie de notions historiques, scientifiques, spirituelles, philosophiques et artistiques qui permet à un joyeux second degré de balayer toutes les poussières muséales de l’épistémologie classique.

Si, fidèles au principe réversible de la pétition de principe, les habiles auteurs empêchent par leur préambule qu’on les critique en les prenant au sérieux, on regrettera simplement que certaines notions ne soient pas davantage approfondies. Car l’Anticyclopédie, au demeurant bien servie par moult illustrations, occupe une autre fonction quand, délaissant la caricature de la traditionnelle connaissance mise en cercle (enkyklos en grec), elle se transmue en l’abécédaire, aussi déjanté que fantastique, d’un monde parallèle au nôtre, ainsi convertie en phantasme tantalien d’un chercheur obnubilé par les arcanes de toutes choses. Bref, un « dictionnaire déraisonné des sciences, des arts et des mœurs » qui se parcourt plus qu’il ne se lit (au sens littéral en tout cas), mais fort savoureux le plus souvent.

Frédéric Grolleau, lelitteraire.com

28 février 2008

Notre ADN

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Notre ADN et nous : vivre avec les biotechnologies, de Colin Masters (Vuibert, 2008, 162 p., 20€) se veut un livre résolument engagé : « Seul un public informé – et non les seuls scientifiques et politiciens – peut assurer que la technologie de l’ADN soit utilisée avec sagesse et pour le plus grand intérêt de l’humanité » (p. VIII). Pour l’auteur, il est essentiel d’acculturer le lecteur à la pensée biologique pour en mesurer pleinement les tenants et les aboutissants (p. 131). Ici, pas de vulgarisation simplificatrice : le vocabulaire est celui des scientifiques, expliqué dans un glossaire en fin d’ouvrage et le ton proche de celui du cours de biologie cellulaire de première année universitaire, pour aborder en 11 thèmes, du « clonage » au « génie génétique », les enjeux des recherches contemporaines et les transformations médicales qui devraient en découler. Le lecteur intéressé trouvera en annexe une bibliographie renvoyant à chacun des chapitres, alliant dossiers de vulgarisation et publications scientifiques.

On pourrait cependant reprocher à cet ouvrage très sérieux et bien documenté de se limiter à l’énumération des « problèmes éthiques » soulevés par ces recherches et leurs applications potentielles. Malgré les illustrations cinglantes des dessinateurs de Charlie Hebdo qui donnent une certaine couleur politique à l’ouvrage, on reste un peu sur sa faim lorsqu’il s’agit d’aborder les transformations sociales que les biotechnologies provoquent déjà dans nos vies quotidiennes. On touche ici aux limites de la vulgarisation sans réelle prise de position : est-elle véritablement en mesure de donner les moyens au lecteur néophyte de se forger, seul, son opinion ?

Delphine Berdah, CNRS

27 février 2008

Morts pour la Science

Il y a de tout dans le livre (Morts pour la Science, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Focus Science », 2008, 252 p., 25 €) de Pierre Zweiacker, physicien à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Des figures de savants que leur passion pour la science a conduit à s’exposer au danger jusqu’à en mourir (Marie Curie), mais aussi celles d’inventeurs dépassés par des concurrents, et qui finissent par sombrer dans la paranoïa, le suicide ou l’assassinat. L’auteur fait bien de se moquer de sa recherche systématique des morts tragiques liées de près… ou de très loin au développement des sciences, techniques ou industries. Livre hétérogène voire hétéroclite où néanmoins plus d’une histoire retient l’attention, comme celle d’Hypathie d’Alexandrie, la première mathématicienne (morte pour la liberté de pensée, plutôt que pour la science, mais qu’importe); d’Ulugh Bey l’astronome médiéval (mort non pas pour la science, mais parce que celle-ci le détournait de la prudence politique), ou celle de Nobel dont l’acharnement à fabriquer un explosif entraîna la mort… de son frère (mort collatérale pour l’industrie, plutôt que mort pour la science). Des exemples de savants mathématiciens ou physiciens qui finissent dans le suicide (Cardan) ou la folie (Gödel) nous sont offerts, mais qu’en conclure ? Bien des fous ne sont pas des savants. Bah ! Il faut glaner dans ce grand déballage, en appréciant les rencontres heureuses, le style plein d’humour, la culture scientifique éclectique. Mais attention aux digressions aventureuses, comme celle sur l’orthographe des noms propres, qui suggère que Lacan (écrit avec un « t » final !) aurait assassiné son épouse. Ce n’était que Louis Althusser ! Fâcheuse confusion entre psychanalyse et philosophie…

André Michard, Université de Paris-Sud Orsay et ENS

26 février 2008

MOTEUR !

Depuis le 11 février, Le Blog des Livres de la Recherche fonctionnait grandeur nature sur un site de test. Vous en découvrez ci-dessous l’activité, ouverte par la présentation liminaire du premier jour. Durant cette période ont été postés chaque jour ou presque les textes écrits par l’équipe réunie à cette fin. Plus de cinquante chercheurs de toute discipline sont maintenant engagés pour participer à cette aventure inédite. Celle-ci est autant une entreprise de vulgarisation des savoirs qu’une occasion de renforcer la recherche par la discussion sur ses méthodes et ses résultats et qu’une contribution de chaque jour à la liberté intellectuelle. Les Pages Livres de la Recherche, recréées en février 2004, trouvent ici, quatre ans plus tard, plus qu’un prolongement, mais une existence double où le numérique et le papier se soutiennent et s’éclairent. Ce 26 février 2008 marque une étape dans la mobilisation des nouvelles technologies en faveur du débat critique venu du livre de sciences et de la valeur heuristique qu’il représente.

Vincent Duclert (EHESS) et Aline Richard (La Recherche)

Responsables du Blog des Livres/La Recherche

Pour envoyer une proposition d’article (1500 signes), écrire à

vincent.duclert@larecherche.fr et

aline.richard@larecherche.fr

21 février 2008

L’équation Bogdanov

Fabien Besnard, EPF

Bogdanov

Le rayon « science » des grandes librairies, coincé entre « ésotérisme » et « développement personnel », était déjà encombré de la physique « Canada dry » des frères Bogdanov, mais voici qu’un ancien professeur à Harvard (c’est écrit sur la couverture), connu pour un site internet tout en nuances, prend leur défense (L’équation Bogdanov, Le secret de l’origine de l’Univers ?, de Lubos Motl, Presses de la Renaissance, 2008, 240 p., 19 €). L’argumentation, si l’on tient à employer ce mot, est simple à résumer : seules les théories qui ont lien avec celle des cordes peuvent être cohérentes (p. 199), tout ceux qui prétendent le contraire sont des idiots (cf. p. 105 où l’auteur nous annonce en toute modestie être devenu une sorte « de messie » pour avoir prouvé une conjecture au sein d’une théorie adverse). Or les premiers à avoir relevé les absurdités des articles des Bogdanov n’étaient pas des théoriciens des cordes, par conséquent les Bogdanov méritent d’être défendus. Bref, les ennemis de mes ennemis sont mes amis, et il n’en fallait pas plus au Pr. Motl (vous ai-je dit qu’il avait enseigné à Harvard ?) pour signer un livre à la gloire des jumeaux. Le style de l’auteur, qu’on pourrait comparer à celui d’un guide pour touristes japonais (à gauche la lunette de Galilée,  à droite la pomme de Newton ), le petit ton supérieur en plus, est parfois très bogdanovien, notamment dans l’introduction, toute en emphase (« les secrets ultimes de l’univers ») et en bourdes (« Alexander Euler »). Brisons le suspense : vous ne trouverez nulle trace d’équation Bogdanov dans ce livre. Mais en le refermant, vous aurez définitivement résolu l’équation Motl.

20 février 2008

Ecritures en contact

Alors que l’enseignement de l’écriture en France et les problèmes de son acquisition continuent de susciter critiques et controverses, comme en témoigne le rapport Attali qui préconise, dans sa « décision fondamentale n°1 », la maîtrise par tout élève, avant la fin de la 6e, du français, de la lecture, de l’écriture, etc. (p.229), la parution des actes d’un colloque international propose un regard nouveau sur l’écriture et l’orthographe (Ecritures en contact, Liaisons-AIROE, n°39/40, déc.2007, 291 p. 25 €).

Loin de proposer des recettes miracles à l’enseignement de l’orthographe et du « bon usage », l’ouvrage a le mérite de dépassionner le débat en l’abordant sous l’angle du contact entre écritures, en particulier celui de l’introduction des xénographies à l’intérieur des systèmes existants. A travers l’étude de nombreuses langues, les auteurs de l’ouvrage montrent comment les contacts peuvent entraîner des choix de caractères différents, mais aussi des graphies nouvelles, importées volontairement ou non.

La coexistence des procédures et des systèmes graphiques différents dans une communauté linguistique n’est pas lue comme une imperfection (nénufar, nénuffar, nénuphar), mais plutôt comme l’intervention des usagers de la langue qui trouvent dans les stratégies d’écriture un moyen d’expression et de positionnement identitaire. Par leurs approches diversifiées et les contextes étudiés, les auteurs de l’ouvrage permettent de saisir dans toute leur complexité la gestion et le devenir de cette dimension du langage qu’est l’écriture.

Salih Akin, université de Rouen

19 février 2008

Travail à la chaîne

Travail à la chaîne n’est pas seulement un beau livre dans lequel de magnifiques clichés des archives Renault viendraient illustrer une histoire de l’île-usine de Billancourt, rasée et devenue une friche industrielle à la reconversion erratique. Tiré d’une thèse soutenue en 2001, pendant laquelle Alain Michel avait, chose encore rare, présenté un montage d’images d’archive, ce livre témoigne de la fécondité des « études visuelles » dans la recherche en sciences sociales (Travail à la chaîne : Renault 1898-1947, ETAI, 2007, 192 p., 45 €). Les images, fixes et animées, sont considérées comme des sources pour comprendre l’histoire sociale et industrielle, ici l’implantation du travail à la chaîne dans les ateliers de Louis Renault qui, à la différence de son grand rival André Citroën, n’instrumentalise pas ce mode d’organisation au service de sa communication. Michel montre qu’il ne s’agit pas pour les ingénieurs d’appliquer un plan d’ensemble, mais de tester, en tâtonnant, un processus complexe, rationalisé ex post par ses promoteurs. Le livre restitue la force visuelle d’un dispositif technique, le convoyeur, dont le flux fascina le cinéma et la photographie de l’entre-deux guerres. Michel s’interroge également sur un usage quasi-archéologique de ces sources visuelles pour mettre à jour les pratiques ouvrières face à la chaîne. L’enquête se prolonge aujourd’hui grâce à un ambitieux programme de recherche soutenu par l’ANR, usine 3D, qui permettra de modéliser les ateliers de Renault grâce à des images de synthèse. Une reconstruction virtuelle de Billancourt en quelque sorte…

Vincent Guigueno, Ecole des Ponts

18 février 2008

Pourquoi la France ?

La question de l’identité de la France intéresse beaucoup les politiques à la recherche de thèmes de campagne mobilisateurs. On l’a vu avec Nicolas Sarkozy et son invention de l’ « identité nationale », répétée de discours en meetings durant le printemps 2007 et les élections présidentielles mais oublieuse de la complexité historique et d’autres identités plus démocratiques. Une raison supplémentaire de s’en retourner vers deux récents volumes de la collection « L’univers historique » au Seuil, Nos ancêtres les Gaulois de l’archéologue Jean-Louis Brunaux (302 p., 21 €) qui appelle à « poser un regard d’adulte sur cette petite enfance de notre humanité », et Pourquoi la France ? (Laura Lee Downs et Stéphane Gerson dir., 377 p., 24 €) où dix-huit historiens et historiennes des Etats-Unis exposent leur relation avec un objet d’étude qui est aussi une seconde patrie. « Il y a toujours l’autre France, la France de la Déclaration des droits de l’Homme et de la Résistance », écrit Robert Paxton au terme de sa contribution sur « Une identité entre-atlantique » tandis que Herman Lebovics, dans « Un amour de la France à toute épreuve », rappelait ses efforts pour « esquisser la vision alternative d’une France pluraliste, plus ouverte, présente elle aussi dans l’histoire de France » mais rarement exprimée ni défendue au contraire de « l’affirmation selon laquelle il n’y avait qu’une seule manière d’être français ». Et les « conséquences délétères » de cette affirmation, ajoute l’historien.

Vincent Duclert, EHESS

14 février 2008

Les capitalistes de la science

La sociologie et l’histoire des sciences se sont souvent intéressées aux expériences en montrant l’importance qu’elles pouvaient avoir dans la construction même des connaissances. Claude Rosental propose de ce point de vue une étude très originale qui porte sur les « démos », cette opération pendant laquelle un démonstrateur commente le fonctionnement d’un dispositif (par exemple un logiciel) pour en illustrer la validité (Les capitalistes de la science. Enquête sur les démonstrateurs de la Silicon Valley et de la NASA, Paris, CNRS éditions, 2007, 268 p., 23 €). A travers cette opération d’apparence anodine, l’auteur réussit à reconstruire l’ensemble du travail scientifique d’informaticiens de la Silicon Valley. Le logiciel Orion au centre de l’étude concernant l’astrophysique, on dispose aussi par ce biais d’une compréhension de l’évolution des pratiques de la NASA. Grâce à un riche corpus de courriers électroniques, on suit très précisément l’ensemble des logiques à l’œuvre dans la mise au point du logiciel. Dans ce processus, les démos sont un temps privilégié où l’équipe renforce ces conclusions, unifie ces présentations, capte surtout des informations du public des démos et assure enfin ces financements dans un monde où domine la recherche sur contrats. Ce livre permet ainsi de reconsidérer la manière dont l’innovation se structure dans les sciences contemporaines, où les chercheurs sont couramment dans l’obligation d’être des « entrepreneurs scientifiques ». Cette forme de travail qu’est la « démo » devient un élément structurant d’un milieu de recherche.

Alain Chatriot, CNRS

La science en personnes

Promouvoir la science au travers de la recherche, montrer les chercheurs « en action », voilà le défi que souhaitait relever Philippe Gillet, à l’époque directeur de l’Ecole normale de Lyon, pour fêter le vingtième anniversaire de son établissement. Il a donc fait appel à deux personnes extérieures, un journaliste, Vincent Moncorgé, et un photographe, Yvan Schneiderlin, tous deux non scientifiques, et les a laissé musardé entre étudiants et chercheurs de l’école (La science en personnes. Portraits of science, préface de Claudie Haigneré, Vuibert-ENS Lyon, 144 p. 18 €). L’ouvrage décrit les onze laboratoires de recherche et trois départements d’enseignement de l’ENS Lyon, par quelques « tranches de vie » des chercheurs impliqués et de nombreuses photos. Pourtant, le choc des photos semble quelque peu émoussé : les chercheurs sont quasiment tous concentrés sur leurs ordinateurs, leurs livres ou leurs expériences, les étudiants sont studieux et attentifs, les bureaux remplis de papiers qui s’entassent, mal rangés, on se réunit beaucoup autour de cafés et de thés (un chercheur, n’est-il pas quelqu’un qui transforme le café en théorèmes ?), les tableaux des mathématiciens sont bordéliques et ils travaillent parfois en chaussettes… Peu de sourires, beaucoup d’admiration mais pas de quoi susciter des vocations parmi les jeunes qui feuilletteront le livre sans le lire. Le poids des mots est plus conséquent : description de la vie de quelques chercheurs et étudiants, et surtout de leur motivation à intégrer l’ENS ou à y rester. On trouve de jolis textes sur le parfum des roses chinoises, le challenge d’être femme et mathématicienne, et surtout sur la beauté du métier d’enseignant. Un ouvrage à montrer aux lycéens qui s’apprêtent à entrer dans le supérieur.

Henri Lemberg, classes préparatoires Paris